Ma mère et le roi Macoco

J’ai entrepris de rédiger une autro-biographie : c’est à dire une biographie de ceux que j’ai connus, côtoyés, aimé et détestés, mais dont la vie et la personnalité m’ont marqué en bien, en mal … C’est une invitation à connaître ma vie en passant par les autres.

Un des chapitres de cette oeuvre impérissable est consacré à ma mère adoptive avant qu’elle m’eut adopté. Si je peux raconter cette histoire, c’est en colligeant les rares récit qu’elle m’en avait fait et en consultant ses photos, les lettres qu’elle avait conservées et les encore plus rares anecdotes racontées par ses amis de là-bas, de ce temps là. Donc, j’ai un peu inventé …

 » Sur les bords du Congo se dressent les bâtiments de Brazzaville. Une ville qui s’est dispersée au travers des cases sans jamais trouver une raison de former une cité. C’est la colonisation à l’état brut. Un mélange hétéroclite et sans projet de bâtisses coloniales aux élégances déjà surannées et de villages agglutinés.
Brazzaville n’est pas une ville, c’est une insémination artificielle de l’Afrique, l’Afrique noire, celle qui est si noire que nul ne saurait y voir grand chose. La puissance de la forêt tasse la ville près du fleuve. Les bâtisses coloniales comme les cases de terre et de palmes des indigènes.
Antoinette ne peut pas dormir. Elle est insomniaque depuis l’enfance. Elle ne saurait dormir car l’oppressent ses sentiments pour le Haut Commissaire. Elle ne saurait dormir car, pour la troisième nuit, les tamtams et les chants célèbrent la mort du roi Macoco.
Il y a longtemps qu’Antoinette n’est plus sous le charme incessant des rythmes lancinants. Antoinette est insomniaque et amoureuse. Elle est jeune, ambitieuse, exigeante, suspicieuse. Elle est en Afrique parce que l’Afrique est loin de ce qu’elle eût pu devenir. Antoinette est pleine de ses rêves et n’a jamais hésité à les mener jusqu’à leur accomplissement, ses rêves.
Antoinette est jeune, menue, jolie, intelligente. Si elle n’est guère instruite, elle s’est forgé une solide culture à l’éclectisme nourri de hasard et d’opportunités. Bonne secrétaire, courageuse, laborieuse, elle s’est faufilée jusqu’au cabinet du Haut Commissaire qui la tient en haute estime.
Tous ceux qui travaillent là sont unis sur leur archipel colonial. Perdus dans l’océan des forêts impénétrables, au milieu des fracassants orages et d’une population noire et dure comme l’ébène, ils ne sont plus en Afrique, ils deviennent l’Afrique. Et Antoinette semble à tous comme un soleil. Ardente mais inaccessible.
Mais le roi Macoco est mort et Antoinette ne peut pas dormir. Cela fait trois jours qu’elle ne peut pas dormir. Elle hésite en la transe des rythmes et l’insomnie. Le roi Macoco, elle ne sait même pas qui il est. Et puis Macoco, ça veut dire roi en langue du Congo, c’est donc le roi roi qui est mort … Elle se contrefiche qu’il soit mort. Elle n’a jamais eu de goût particulier pour l’exploration. Elle n’est pas là pour l’Afrique. Elle n’est là que pour ne pas être en France.
Les têtes d’ébène, les éléphants d’ivoire qui ornent sa chambre, sont à l’image de sa vision de l’Afrique. Du noir et du blanc. Ce qu’il faut supporter, ce qu’il faut espérer. Antoinette vise l’ivoire quand c’est l’ébène qui l’envahit.
Et les tambours ne cessent de résonner sur l’immensité du fleuve. En harmonique à leur battement sourd, les chants aigus des femmes éplorées percent la nuit pluvieuse, déclenchent les éclairs qui frappent la forêt. Hurlements.
Sous sa moustiquaire, sous la lampe vacillante, sur les draps moites de son minuscule lit, dans cet air humide que brasse sans espoir un ventilateur anémique, elle tente de lire un roman policier qu’elle a déjà lu, une épaisse revue aux pages cartonneuses qui étale des images de cauchemar sur les négresses à plateau, de femmes girafes et de vues ténébreuses des forêts qui s’abîment dans le fleuve. Dans ces épaisses revues, l’Afrique n’a pas de couleur, elle est noire, charbonneuse, effrayante.
Antoinette n’a pas sommeil, elle attend le jour. Épuisée.
Et dans cette attente qui se répète nuit après nuit, Antoinette sent que les lancinances des funérailles du roi Macoco la pénètrent et transforment son être. Une magie est en train de s’opérer. Elle le sent sans pouvoir décider si elle veut ou non de cette magie, si elle sera bonne ou mauvaise pour la destinée qu’elle se cherche. Les tambours, les chants, les cris de la nuit oeuvrent dans on insomnie comme autant de creusets de sa transformation.
Dans la nuit que déchirent de fulgurants éclairs sur un fond lointain d’un tonnerre incessant, elle entrevoit le fleuve de métal sombre qui reflète dans un lointain mortifère de hautes flammes qui dansent avec les tambours.
Le fleuve. La nuit, le fleuve est un Achéron, une frontière avec la mort, un au-delà où grouillent les crocodiles autant que les démons. Si le jour, il n’est que paresseux, gris, sournois au passage des longues pirogues, la nuit, il devient l’effroi. C’est par-delà le fleuve que se déroulent les funérailles, c’est d’au-delà des enfers que montent les interminables pulsations des rythmes lancinants. Cela a des relents de lèpre, de cannibales et de masques horrifiants. La main monstrueuse de l’Afrique semble prête à jaillir pour entraîner Antoinette dans les abîmes de son chaos.
Mais Antoinette n’a pas peur. Elle a simplement mal à la tête et voudrait dormir. Mais la migraine ne s’en va pas et le sommeil ne vient pas. Elle se demande simplement si ces funérailles dureront encore longtemps car trois jours, cela fait beaucoup, même pour un grand roi comme le roi Macoco.
Nous sommes en 1936. Pendant que la France sombre dans la dépression et soubresauts de la politique, Antoinette se trouve hors du temps, sidérée par l’éternité, fatiguée par l’insomnie, la chaleur et le bruit.
Demain, elle se fera invectiver à nouveau par son boy qui désespère de lui apprendre à conduire. Elle n’appuie jamais assez sur l’incinérateur. Tout finira, comme d’habitude dans un nid-de-poule.
Demain, il fera jour sur l’Afrique et, sous les pluies incessantes qui emplit les nids de poule d’une boue ocre rouge et gronde dans les arbres lourds, elle nourrira ses rêves d’exploratrice. Et, bien entendu, elle arrivera trempée, les pieds gadouilleux, au Haut Commissariat. Tout est moite et lourd à Brazzaville. L’air est animal, il rampe, gluant comme un serpent sous le fin coton des chemisiers, le long des jambes. Oui, pour Antoinette, les serpents sont forcément gluants et l’air est obscène.
Mais Antoinette est aux Colonies. Elle s’est éloignée de la suie de la vie de banlieue. Elle vit dans un monde aux parfums de conquêtes, loin des grisailles d’un Paris besogneux et hargneux. Et quand le bâtiment du Haut Commissariat se dresse devant elle, incongru dans sa solennité au milieu des luxuriances et des masures, elle se prend à rêver qu’elle se hisse vers la gloire. Antoinette est orgueilleuse. Pas très orgueilleuse, juste assez pour frémir un peu quand elle gravit les marches de ce monument.
Les tourments de la crise économique, les agitations prolétaires du Front Populaire sont loin, très loin. Ici, c’est l’aristocratie, l’odeur camphrée des bars où l’on vient habillé. Les alcools qui flamboient dans le cristal, les cigarettes Craven dans leurs boîtes de métal rouge, les maquillages de stars et les hommes élégants. Et l’on travaille à gouverner l’immensité. On se vouvoie, on se donne des surnoms chics. On l’appelle Tony. Antoinette est une jeune secrétaire, mais elle fait partie du monde. Sa bonne amie Suzanne se fait appeler Sweet Sue … Que de chemin parcouru en si peu de temps depuis Pontoise et l’appartement vétuste où elle vivait avec sa mère avec sa pension de veuve de guerre et son salaire de femme de service dans l’école du coin ! Que de chemin parcouru depuis les tristes pools de dactylos des compagnies d’assurance ! Que de chemin parcouru depuis les invectives graveleuses de ses frères qui sentent la limaille, le ciment et le vin ! Antoinette n’est pas snob, elle s’éduque. Elle ne méprise personne, surtout pas ses origines. Mais elle se sent bien dans ce monde.
Dans l’ombre tiède des vastes bureaux et des salons que brassent nonchalamment de lourds ventilateurs, elle se sait appartenir au Happy Few des puissants. Tout le monde se connaît. Plus que d’avoir un rang, on appartient à une confraternité qui paraît indéfectible. Antoinette se sent ainsi échapper à la trivialité pesante de ses origines. Il va de soi qu’elle espère bien rencontrer l’âme sœur. Une âme sœur, car Antoinette n’est pas de celles qui s’adonnent aux passades. Avant de l’approcher, on devra lui avoir écrit bien des poèmes et déclaré des passions absolues. Antoinette est aussi attirante qu’elle est dissuasive.
Le docteur de l’ambassade n’aura toujours pas le courage de lui déclarer sa flamme. Le Haut Commissaire oubliera de lui consentir un regard. L’Afrique continuera de lui distiller son oublieuse complicité.
Antoinette a du charme, toute petite comme on l’est souvent à cette époque, elle traverse la ville souvent entourée d’enfants en guenilles qui aiment l’entendre rire, encore plus recevoir des bonbons. Antoinette adore les enfants. La misère des adultes la touche peu, mais elle voudrait tout offrir à ces gamins qui se disputent ses mains.
Pourtant, les tambours creusent en elle une brèche insoupçonnée. Bien que depuis trois jours, ils lui aient vrillé les sens au-delà de son entendement, il lui ont aussi instillé son propre rythme, sa propre respiration. Le roi mort creuse dans son âme sa propre majesté. Elle ne le sait pas encore, mais le roi Macoco, mort parmi les morts, est en train de donner à Antoinette le rythme de sa vie.
Antoinette ne connaîtra plus beaucoup de bonheur. Mais peu importe, elle a entendu pendant trois jours le rythme qui mène la vie au delà des contingences terrestres. La magie des rythmes mortuaires opère sur qui veut les entendre. Pénétrée de cette incandescence qu’elle ne saura jamais expliquer, elle prendra appui sur elle pour gouverner son destin et triompher ans une secrète sérénité.
Avez-vous un jour entendu les tambours de l’Afrique résonner ? Ne serait-ce que pour quelques instants.
Pendant trois jours et trois nuits, ma mère les entendit. Elle me confessa que jamais plus après le monde ne fut le même. Peu importe d’où elle venait et où elle allait. Des mains obscures frappaient sur des tambours au son d’incantations profondes aux magies inimaginables. Son insomnie maladive lui imposa de n’en rien manquer.
Cinquante ans plus tard, elle les les entendait encore.
Que reste t’il de cette magie ? Moi.
Cette femme, si exigeante, n’eut jamais d’époux. Les hommes, aussi exceptionnels eussent-ils été, qu’elle avait côtoyés à Brazzaville, ne parvinrent jamais à conquérir son cœur. Beaucoup en furent désespérés et s’en remirent à l’expédient de l’amitié. C’est ainsi que je les ai connus.
Personne, jamais, ne parvint à conquérir le cœur exigeant à l’extrême, de ma mère adoptive. Le roi Macoco avait empli son cœur de gloire et de solitude à la fois.
C’était la fin de 1938, Antoinette décida de rentrer en France pour avoir la paix. »

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