Les Portraits De Mon Vietnam

Mon Vietnam, c’est d’abord une arrivée de nuit en 1995. Une route mal goudronnée bordée de maisons dégoulinant jusqu’à la chaussée ; un éclairage jaunâtre ; une nuée de vélos et de motos chargées d’invraisemblables cargaisons : des familles, d’interminables fagots de bambous, des cochons. J’avais l’impression de traverser un incommensurable bidonville dont j’espérais qu’il se commue en avenues ordonnées, en pâtés de maisons rassurants. Mais le taxi s’arrêta et le chauffeur nous montra du doit une vitrine bleue au milieu du chaos, c’était notre hôtel, nous étions en plein centre de Hanoï, à l’angle de cette fameuse rue de la Soie. En face de l’hôtel, des jeunes découpaient des pneus pour en faire des lanières et ils brûlaient les chutes au milieu de la chaussée.  Des haut-parleurs nasillaient des proclamations aux accents heurtés. L’air moite distillait une vague brume qui enveloppait le quartier d’un halo orangé.

Très vite, Hanoï se peupla de cette infinité de regards toujours souriants, amicaux, curieux. Ces Vietnamiens du Nord que l’histoire récente nous avait construits comme austères, fourbes et cruels, se révélaient plein de gaieté, de sincérité et de gentillesse. Emergeait dans mon cœur ma façon de nommer la ville : Hanoï la douce. Quelle émotion que ce vieux monsieur coiffé d’un béret et arborant la barbe de l’oncle Hô, qui vous aborde le long du lac en vous demandant d’une voix douce si vous êtes français et s’il peut avoir une conversation avec vous. Vingt-cinq ans plus tard, ce sont des groupes d’écolières armées de cahiers et de crayons qui vous entourent en vous demandant « Where are you from ? » pour vous interroger sur combien vous aimez le Vietnam. Le Vietnam a évolué, mais il n’a pas changé dans son cœur.

Hanoï s’éveillait tout juste après cinquante ans de guerre et d’un communisme orthodoxe rigoureux prompt à la persécution. Ces gens, surtout des hommes, qui nous abordaient près du lac étaient ces anciens bourgeois aisés (ennemis du peuple) qui avaient été autorisés à revenir après des années de relégation dans des provinces reculées. Ces gens nous disaient avoir été éduqués au Lycée Français et parlaient de leur nostalgie de la France. Ils appartenaient jadis à cette frange de la population qui s’était intégrée dans le milieu colonial et se souvenaient de la vie élégante des beaux quartiers de Hanoï qui font encore penser à Cabourg ou Biarritz. 

Notre meilleure amie à Hanoï, comptable de notre hôtel, venait tout juste de ce milieu. L’oncle Hô, aussi. Autant dire que d’aimer l’art de vie « à la française » de l’époque coloniale ne signifie en rien que les Vietnamiens eussent aimé la colonisation. Le Vietnam n’a connu son indépendance que pendant quelques années et celle qu’il a conquise aujourd’hui est marquée par un patriotisme enthousiaste. Mais les Vietnamiens ont intégré et recyclé la culture et le mode de vie à la française. Un étudiant me disait en 1995 que la constitution vietnamienne était calquée sur celle de la France … Pourquoi pas ?

Aujourd’hui, cette nostalgie de la France s’est évanouie au profit d’une attirance pour le monde anglo-saxon. Les jeunes n’ont rien connu de la guerre, ils adorent l’Amérique, détestent les Russes et surtout les Chinois.

Nous étions venus pour adopter. Nous avions notre dossier sous le bras et une ou deux adresses. Nous nous étions méfiés des associations et de ces enfants sur catalogue. Ce sont les Vietnamiens qui nous ont offert nos deux filles après nous avoir observés, sondés, appréciés. Nous avons ainsi échappé à l’ambiance méphitique des hôtels d’adoptants français recroquevillés dans une ambiance de hurlements et de relents de Ricard et de belote. Nous ne nous étions pas commis au sport américain des enfants sur catalogue, avec la photo et le prix. Nous avions échappé à ces bébés venus de provinces éloignées, prétendument orphelins, mais qu’on avait simplement extorqués à leur mère. Jour après jour, nous avions fait connaissance avec les gens de Hanoï, derrière les regards curieux, amusés, intrigués, nous avions fait la connaissance des vraies personnes que nous croisions au fil de nos recherches. 

Bien entendu, nous avons aussi croisé des fonctionnaires au visage fermé, au regard dur et à l’avidité revêche, des Vietnamiens, mais aussi les Français de l’ambassade, barricadés dans leur bunker, parlant de la ville comme d’un « dehors » hostile, étranger. Le monde en contient toujours, on ne peut les éviter. Même les fonctionnaires, campés dans le sérieux de leur statut, finissent par admettre qu’on trouvera toujours une solution à votre problème parce que vous êtes intelligent et généreux. C’est l’Asie ! L’extrême pauvreté  qui régnait encore en 1995 poussait les jeunes à vous tanner pour cirer vos chaussures, vous vendre des couteaux suisses contrefaits et toutes sortes de babioles. Mais le naturel affleurait toujours fait de curiosité et d’espièglerie. 

Hanoï était encore un gros village d’à peine un million d’habitants. Le jour, les paysans venaient vendre leurs bêtes et leurs légumes et des soupes bizarres le long des rues dans une pagaille que des policiers en side-car venaient souvent bouleverser. Puis le soir la ville se vidait car les paysans ne pouvaient rester dans la ville la nuit. Mais vers 4 ou 5 heures du matin, du balcon de la chambre, je regardais passer dans le quasi silence de la nuit, éclairés comme des fantômes, des troupeaux conduit par de minuscules paysannes en chapeau conique qui se rendaient vers le marché tout proche. Tout cela s’est évanoui dans le passé d’une ville qui grandit follement depuis un quart de siècle.

Les Vietnamiens sont fous des photos. Ils passent leur temps à se photographier. Aujourd’hui, le Vietnam accuse un énorme taux d’accidents dus aux selfies pris dans des situations dangereuses et acrobatiques. En 1995, de voir votre appareil les poussait à vous demander de les prendre en photo. Aucun peuple à ma connaissance n’aime autant se faire photographier. Nous avions trouvé un moyen de nous faire adorer grâce à un appareil Polaroïd. Nous prenions une photo grâce à cet appareil et nous l’offrions. Bonheur ! Aujourd’hui, ils sont encore heureux que nous leur montrions le cliché sur l’écran de notre appareil. Ils adorent poser, il est très rare qu’ils ne sourient pas à l’objectif. Finalement, le plus difficile est de les prendre dans leur vraie vie, de faire qu’ils nous ignorent pour saisir l’instant magique de la réalité. Avec le développement du tourisme et des moyens de photographier, le goût des Vietnamiens pour les images d’eux-mêmes a fait exploser la quantité de portraits en chapeaux coniques. Avec les clichés typiques de la baie d’Halong ou de Ninh Binh, ces portraits constituent l’icône du pays. Le Vietnam se représente très largement par l’image même de ceux qui l’habitent.  Ce ne serait que de l’exotisme facile, le même que l’on trouvera en Afrique ou en Inde, enfin partout où les gens ne sont « pas comme nous », s’il n’y avait pas deux composantes essentielles à ces portraits : la contribution active de ceux qui sont pris en photo, l’affect qui s’échange entre le photographe et le photographié.

C’est à travers cet échange que se constitue la vraie nature d’un portrait. Son absence rend l’image lointaine, abstraite, sans relief, intrusive. Elle peut être négative et charger le portrait de colère, de souffrance. Mais au Vietnam, cette empathie est le plus souvent positive, entre plaisir et rigolade, sans compter le respect, la densité du temps dans les portraits de vieux au regard profond comme le temps. 

Depuis vingt-cinq ans je ne manque jamais, lors de mes voyages, de réaliser une grande quantité de portraits à travers tout le pays. Alors que dans bien des pays on veut prendre le monument nu, sans passant malvenu, au Vietnam, il est presque essentiel que le paysage soit habité. Un temple sans moine, une rivière sans pêcheur, un village sans paysans, ce sont des images mortes. Donc, depuis toutes ces années, ce sont les gens qui habitent mes photos. 

Je pars le plus souvent accompagné de Vietnamiens et, en particulier de Monsieur Anh, un ami qui passe sa retraite à photographier son pays. Il fait partie d’une association officielle de photographes à Hanoï : photographier le pays est une œuvre nationale. En compagnie de ces amis, s’ouvre la porte des cœurs. De touriste je deviens membre de la famille, l’écran des sourires s’ouvre sur les émotions, la bienveillance et parfois sur la profondeur des âges. Ces portraits sont les mêmes au fil des ans. Le cœur du pays ne change pas, de la pauvreté encore cruelle de 1995 à la prospérité flamboyante de nos jours, le caractère des Vietnamiens demeure, fait de résilience et d’enthousiasme. Je ne connais pas de peuple plus convaincu de conquérir son bonheur et sa prospérité. 

Le Vietnam, ce sont les Vietnamiens et, aussi, une multitude de minorités qui se répartissent sur toute la longueur du pays (presque la même distance qu’entre Stockholm et Rome). 

Chacune de ces minorités se distingue par son costume que tout le monde porte. Ce costume n’est pas seulement l’affirmation de son identité, c’est aussi un gagne-pain. Hormis les Hmong toujours vêtus de noir et à la peau souvent teintée de ce noir tirant au bleu, toutes les minorités portent des vêtements et des coiffes aux couleurs rutilantes. Les Hmong en noir, armés de leur long couteau, aiment peu qu’on les regarde, qu’on les photographie. Ils mènent leur vie malgré les touristes. Les autres se montrent, virevoltent autour des touristes et les assaillent de leurs divers produits d’artisanat plus ou moins authentiques.  Ces peuples sont partagés entre leur identité fortement revendiquée et le désir de modernité : avoir les mêmes droits que les Viets, accéder au progrès, échapper aux traditions pesantes comme les mariages arrangés. L’explosion des technologies de communication, la petite vieille en tenue traditionnelle, dans un village du bout du monde, qui pianote sur son smartphone, rend ce grand écart encore plus saisissant. Ce qui en résulte est surprenant, c’est la disneyisation du pays : tant qu’à se montrer aux touristes, autant le faire de manière ludique et spectaculaire. Peu à peu les sites touristiques se convertissent en d’immenses parcs d’attraction mettant en scène les caractères spécifiques du lieu. Hoi An est l’exemple le plus saisissant de ce processus, la charmante petite ville qui avait échappé aux bombardements s’est muée en Lunapark. A Sapa, accéder au sommet du Fonsipan (3300m) se fait par un téléphérique tout droit sorti de Jules Vernes, le sommet est décoré de plateformes en marbre et domine un bouddha géant et une pagode spectaculaire. Et quand il n’y avait rien, on invente : Bana Hills, près de Danang, vous conduit à plus de 2000 mètres à une reconstitution de Carcassonne au dessus des nuages. Les touristes occidentaux sont fascinés et perplexes, les touristes vietnamiens sont fous de joie.

Les Vietnamiens, Viets comme minorités, adorent se mettre en scène, se représenter et se photographier avec un enthousiasme communicatif. Autour du Lac de l’Épée, dans les citadelles de Hanoï ou de Hué, des dizaines de couples en tenue de mariés se font photographier. Ils ont loué les tenues pour la circonstance et s’offrent des portraits sur fond de monuments. Quand ce ne sont pas les faux mariés, ce sont les étudiants en cape et mortier multicolores, qui se photographient à l’infini. Et si je passe par là, ils prennent la pose. 

Le goût de se photographier, de s’offrir à l’objectif des visiteurs, va de pair avec une passion du look et de l’élégance. Au Vietnam, on soigne sa mise, on tient particulièrement à être beau, à la mode, dans le vent. Vous me direz que cela n’est pas bien original et que les Français ont tout autant le goût de leur apparence. Il existe pourtant une nuance dans la valeur morale et culturelle que ce culte de l’apparence exprime. Sous nos cieux, on oppose la beauté intérieure (essentielle) à la beauté extérieure (futile). Au Vietnam, l’apparence nous exprime, il n’existe pas de frontière entre ce qu’on est et ce qui nous représente. Cela s’exprime dans l’uniforme des hommes, les tenues universitaires, les tenues religieuses, les costumes ethniques, la mode urbaine, l’affichage de sa modernité à travers des coiffures extravagantes. On se tatoue les sourcils, les hommes se font pousser les ongles (au moins un) pour affirmer qu’ils ne sont pas des paysans, on se teint les cheveux en rouge ou en bleu, on se couvre intégralement le corps pour ne pas risquer d’avoir la honte d’une peau bronzée. Il existe même une mode dans les tenues ethniques. L’image que l’on donne de soi-même est tout à fait essentielle car notre apparence révèle directement ce que nous sommes. 

Se prendre en photo, notamment en selfie, se faire prendre en photo, c’est atteindre l’âme sans intermédiaire. Ce qui signifie, in fine, que les Vietnamiens se donnent à voir, expriment spontanément ce qu’ils sont. La fameuse opacité des Asiatiques est un mythe que la réalité des images fait voler en éclat. Et cela me renvoie vingt-cinq ans en arrière où l’on nous avait fait savoir que tout serait possible quand on VERRAIT que nous étions sincères. Lorsque je me promenais en ville avec ma fille sur mes épaules, on me disait le soir : « on t’a vu ! ». La photographie ne produit pas une image, elle révèle ce que l’on est. Regarder l’objectif, c’est dire sa vérité. C’est assez différent de ce que propose la vision occidentale qui parle de poser, c’est à dire donner une représentation de soi, a priori différente de ce que l’on est vraiment.

L’an dernier, nous avons rencontré à nouveau la mère biologique de nos filles. Nous lui avons offert un petit livre rempli des photos du fils de notre fille ainée, son petit fils. Au delà de la découverte de voir ce bébé qui venait d’elle, cette femme a tenu ce livre dans ses mains comme si c’était le bébé lui-même. Il faut dire que si nos filles sont nos enfants par la vertu de l’adoption, nous avons toujours tenu à ce qu’elles sachent tout de leurs parents biologiques, ce qui leur aura évité une fois pour toute de se torturer sur leurs origines, drame fondamental des adoptés, je sais de quoi je parle. Nos enfants ne nous appartiennent pas, nous leur appartenons.

Photographier la vérité du Vietnam, c’est saisir la vérité de ceux que saisit notre objectif et qui se donnent (pas seulement à voir) à notre regard. Cela signifie aussi que le regard construit aussi son sujet. Le cliché est une interaction. Ne photographier que l’exotisme (c’est facile) refuse la création d’un lien, vide le portrait de des sentiments. En matière de stylistique, un tel portrait est abstrait, formel. Il peut être esthétiquement admirable, il ne transmet que son formalisme. Ma façon de voir me pousse vers le sentiment qui éclate dans le déclenchement. Je n’exclue pas forcément la colère parce que cette colère me parle.

Depuis vingt-cinq ans, à chaque voyage, je repasse dans la rue où se trouvait notre hôtel, ses savonnettes, ses tongs, ses moustiquaires, les jeunes qui brûlaient leurs restes de pneus dans la nuit, torse nu, en short. Les xy clo avec leurs cargaisons d’enfants, de meubles, de cochons, ont disparu. Aujourd’hui, c’est une rue à la mode avec de belles boutiques, une banque et un magasin de gadgets japonais. Le marché a été remplacé par une galerie d’art, l’énorme publicité pour le glutamate a disparu. Les hauts parleurs ne crachotent plus de slogans. Les motos s’accumulent sur les trottoirs impraticables, les touristes musardent partout. Je suis nostalgique d’un monde perdu que les Vietnamiens regrettent aussi parfois. Mes photos sont devenues des archives d’un temps qui ne sera jamais plus. Des boutiques s’ouvrent, qui évoquent avec ironie ce temps passé (« Old Propaganda Shop »). Hanoï s’est transformée en une image d’elle-même. Sa taille a décuplé, elle a beaucoup perdu, mais aussi beaucoup gagné. C’est une ville joyeuse.

Hanoï a profondément muté. Le gros bourg qu’entouraient des plaines parsemées de briqueteries, dont des routes cahoteuses sortaient vite pour rallier des villages semés dans les rizières, ce gros bourg s’est mué en cité sans fin de plus de neuf millions d’habitants, hérissée de tours d’habitation de cinquante étages traversée de voies rapides encombrées et pollueuses. Le cœur de Hanoi est toujours là, mais il s’est dépeuplé. Les marchés se sont raréfiés, les artisans ont déserté et la ville est devenue un lieu où l’on va et vient, mais où le petit peuple n’habite  presque plus. Les habitants se sont trouvés repoussés vers la périphérie de la ville. Allant et venant chaque jour dans un océan de motos et de pollution forçant tout un chacun à porter un masque de protection. Les jeunes filles qui se promenaient à vélo en ao dai blanc et chapeau conique, celle de devant pédalant, celle de derrière tenant une ombrelle, ont été remplacées par des gens à moto, casqués, masqués, lunettés, des nuées de gens sans visage se mouvant comme du sable le long d’interminables avenues. La seule coquetterie si vietnamienne, c’est le casque qui comporte une échancrure pour faire place à la queue de cheval. Un improbable métro, perché sur des piliers de béton, va de nulle part à nulle part et attend depuis des années d’être achevé.  

Mais le cœur de la ville résiste à tout, il a gagné en gaieté ce qu’il a perdu en authenticité. Jusque tard dans la nuit, quand il ne pleut pas des hallebardes, la foule déambule, s’amuse, dîne, danse, chante, se déguise, s’amuse, mange et boit dans les innombrables estaminets, cuisines de rues, bars et restaurants délirants de la ville. Je me rappelle, en 1995 la nuit qui tombait à six heures sur une ville qui s’assoupissait aussitôt. J’y avais découvert une pizzeria… Un des bars que fréquentaient les étrangers s’appelait l’Apocalypse Now. Les Vietnamiens n’ont jamais abandonné leur sens de l’humour.

Le Vietnam est un pays profondément matriarcal. Ce n’est pas immédiatement visible car les hommes arborent ostensiblement tous les signes du pouvoir. L’esthétique soviétique sévit toujours, les hommes adorent les uniformes, les casquettes plus grandes que la tête, les médailles et les cérémonials. Mais en arrière plan, ce sont les femmes qui réglementent tout. Les mères, les grand-mères et les fiancées tiennent les hommes en laisse, gèrent le couple, la famille, le pays. Le Vietnam gagne beaucoup à ce rôle prépondérant des femmes. Quand un homme décide que ce n’est pas possible, une femme dit toujours qu’on va s’arranger. Et au Vietnam, on finit toujours par s’arranger, et si l’homme n’est pas d’accord, il en prend pour son grade. D’autant que l’on a toujours l’impression que les femmes travaillent dur pendant que les hommes sont assis en cercle, en train de fumer, le torse nu, exhibant leurs tatouages. Image de cette mariée en train de mettre une trempe à son promis à grands coups de bouquet de fleurs. C’est mis en scène, mais ça parle.

Quand on photographie les Vietnamiens, les hommes et les femmes ne se présentent pas de la même façon. L’homme pose, se met à son avantage, essaie de se représenter. Les femmes communiquent avec l’objectif, par un geste, un sourire, une grimace. Ou alors elles se contentent de continuer ce qu’elles font en esquissant parfois un sourire. Les enfants quant à eux, adorent jouer avec le photographe et, comme tous les enfants du monde, se montrer espiègles. La timidité n’est pas de mise. Les couches coûtent chers, ce n’est pas l’usage, les tout petits se baladent cul nu et c’est tout à fait normal. 

Les Vietnamiens sont à la fois pudiques et sensuels. On les a qualifié de protestants de l’Asie. Le communisme n’a rien fait pour s’affranchir de la pudeur et de l’ordre moral. Mais, en même temps, le jeu de la séduction est omniprésent. On se touche, on se caresse, on se tient par la main, on rit, on pleure, on crie, on se séduit. Il existe au Nord une ethnie qui pratique chaque année l’échangisme des maris, juste pour voir ! Ce hiatus entre l’extrême pudeur et une sensualité affirmée déroute souvent les Occidentaux qui ont des envies simples. Cela contribue aussi à faire du Vietnam un pays romantique, une Asie préraphaélite. Cette dualité de pensée s’exprime aussi quand il s’agit de politique. Si tous les emblèmes du communisme sont omniprésents, les rituels hérités du soviétisme lourdement exprimés, ils sont aussi ouvertement mis en boite, détournés, trafiqués. On peut se présenter sous les dehors du communisme le plus rigide, mais on peut aussi se retrouver sur des campus d’universités américaines ou anglaises. Le Vietnam joue avec les symboles de ce qui l’a construit. L’oncle Hô et sa momie coexistent avec les monastères, les Bouddhas dorés et les symboles chrétiens. Tout cela entre dans la recette de la soupe vietnamienne de cet immense parc d’attraction que devient le pays. On y est mal payé, il ne faut pas trop gratter du côté de la liberté d’expression, mais quand on parle de la Chine, on vous répond : « C’est différent d’ici, là-bas, c’est une dictature ! ».

Chaque gosse de ce pays fait tout pour apprendre, pour s’enrichir plus tard, pour être « utile à la société ». Depuis un quart de siècle, j’observe ce peuple construire son avenir sans jamais fléchir. Aujourd’hui, les Occidentaux n’adoptent presque plus au Vietnam car ce sont les Vietnamiens eux-mêmes qui le font. C’est tellement mieux. 

En fin de compte, le Vietnam, ce sont cette multitude de visages de tous les âges, de toutes les ethnies, de tous les milieux, qui nous regardent, tantôt rigolards, tantôt solennels, parfois en colère, à cœur ouvert. Ces visages sont les vrais paysages du pays, ils donnent une âme à la géographie. Les ponts délirants de Danang, les tombeaux des empereurs, les villages flottants, la baie d’Halong, les étranges dédales de Ninh Binh, tout cela n’a tant de sens que par la présence de ces regards intensément beaux et émouvants. On pourra même se dire que beaucoup de ces visages sont des paysages à eux tout seuls.

J’ai opté pour traiter cette série de photos à la manière d’aquarelles aux traits renforcés sur un papier tramé. Ce procédé a une fonction à laquelle je tiens beaucoup, il permet de transformer l’anecdote en symbole, de s’éloigner de la réalité de l’instant pour immobiliser le temps. Le référentiel se fait récit. Le choix d’un aspect d’aquarelle nous éloigne de l’abstrait. Chaque portrait est repris et traité de manière à exprimer ce que je ressens en le voyant, mélange de souvenir et de contemplation.

Ces photos ont été prises sur 25 ans dans presque toutes les régions du Vietnam, du Nord au Sud et je tiens à n’indiquer ni où ni quand elles ont été prises car elles ne représentent ni un lieu ni une époque, mais l’âme du pays telle que je la vois et la ressens. C’est à ce titre qu’elles constitue un tout unifié par sa diversité, une entropie d’expérience et d’empathie.

Il existe, dans plusieurs grandes villes du Sud, de fascinants magasins d’objets d’art et d’artisanat. Ils sont immenses, agencés comme de grandes villas coloniales, sur plusieurs niveaux, avec des cours, des jardins, des ateliers de broderie. On s’y perd, tout se mélange, tout est à regarder, mais aussi à vendre. Une atmosphère de bruits d’eau, de chants d’oiseaux, de musique lointaine, habite la pénombre fraîche de ces lieux où l’on se perd. J’aime l’idée qu’on se promène dans ces images comme dans ces magasins.

Certains tirages sont des recadrages de vieilles photos argentiques développée en 1995-96 à Hanoï, autant dire que le piqué n’est pas toujours au rendez-vous. Qu’à cela ne tienne, les livres ne manquent pas qui montrent le pays à grands renforts de photos ultra léchées. L’aquarelle confère légèreté et sentiment à ce qu’elle représente tout en se libérant du temps. Un quart de siècle de portraits échappent à la chronologie pour se fondre en un portrait unique fait de centaines de regards qui m’ont tous frappé, ému, amusé, surpris. Même de dos, ils vous regardent.

THE FACES OF VIETNAM

Voici le film de ces portraits réalisés depuis ving-cinq ans :

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