Textes et Humeurs

1 – Mais à quoi sert donc le quali ? : quand les études sont des obstacles objectifs à l’innovation.

2 – Du pot au feu et de la distinction : le snobisme du vrai.

3 – Y a t’il un remède au marketing ? : la course à l’imitation s’est substituée à la créativité et la culture.

4 – Voilà ! : quand la ponctuation des propos élude la raison.

5 – Mappemonde : questions d’échelle et de métaphysique.

6 – Une certaine idée de la France : en même temps et oxymores, les Français détestent ce qu’ils adorent et inversement.

7 – Pizza et Culture : vers l’entropie culturelle

8 – Le suicide syndical : comment les syndicats nous conduisent à une récession suicidaire.

9 – Espèces de races : ma mise au point sur une notion controversée.

10 – Premiers de la classe : du danger d’être gouverné par les premiers de la classe.

J’ai écrit, tout au long de ma carrière, un bon nombre d’articles et de textes de (mauvaise) humeur. J’y décrivais l’insolite du monde, les travers de la pensée commune, les absurdités et, parfois, les bonnes surprises que nous réservent le monde. J’ai même eu une chronique dans une revue de design …

J’en livre ici quelques uns qui sont restés planqués sur mon disque dur …

MAIS À QUOI SERT DONC LE QUALI ?

On va commencer par deux anecdotes tout à fait authentiques :
La première : J’avais prêté ma salle de réunions à un confrère belge qui avait la réputation de développer des méthodologies sophistiquées pour comprendre les enfants. Son client et son équipe devaient discuter de façon très informelle (assis par terre), avec des enfant qui devaient, entre autre, déguster quatre variétés de boissons au chocolat. Il leur manquait un gosse et moi, j’avais amené ma fille pour la journée. Elle entrait dans les quotas, et zou !

J’observais tout cela depuis mon bureau équipé d’un retour vidéo. Ma fille se livre volontiers au jeu et répond gentiment. Oui, elle aime bien le chocolat, oui, les boissons sont délicieuses, surtout la N°3. Tout le monde est content. Elle revient dans mon bureau et me glisse à l’oreille : « Papa, c’était dégueulasse ». Je lui demande pourquoi elle leur avait dit le contraire et elle me répond qu’elle ne voulait pas les vexer et qu’elle craignait qu’on lui pose encore plus de questions. Et toc !

La seconde : Ma société devait explorer l’univers du riz, son imaginaire, ses évolutions possibles. Nous étions en 1985. La référence était le riz qui ne collait jamais. L’animatrice, un génie du projectif, toujours prompte à inventer des exercices aussi inspirés que baroques, fait plonger le nez des participantes dans des sacs de riz imaginaires. Il en ressort des parfums, d’Inde, de Thaïlande, de ports exotiques et lointains. D’autres indices nous poussent à recommander à ce fabricant de se lancer dans les riz parfumés. Tollé ! Trois ans plus tard, le patron d’une grande agence me signale que les riz parfumés ne représentent pas plus de 2% du marché. Dix ans plus tard, ce même client me confesse avoir perdu dix ans et pris un retard difficile à rattraper.

Après quarante ans dans le métier des études qualitatives, ces deux anecdotes résument les deux récifs acérés entre lesquels navigue cette activité.
Le premier récif, c’est que les réponses explicites sont presque toujours erronées, au mieux difficilement exploitables.

On se rappellera que :

–  les consommateurs n’ont pas d’attentes

–  l’innovation passe toujours par la phase suspicion avant l’adhésion

–  que dire oui coûte moins d’effort que dire non

–  que l’envie de bien répondre l’emporte sur toute forme de sincérité

–  que, en groupe, la pression de conformité l’emporte presquetoujours

–  que les critères de recrutement sont biaisés par le simple faitd’accepter de participer

–  que les questionnements orientent les réponses

–  que nos neurones miroirs nous incitent à nous identifier auxintentions de l’investigateur.


En d’autres termes, les tests qualitatifs (les autres aussi, mais sauvés par la banalité des questionnements) ont énormément de chances de ne rien nous apprendre qu’un peu de bon sens nous eût révélé. Henri Ford déclarait que des études lui auraient recommandé d’inventer des chevaux qui vont vite plutôt que l’automobile, ni l’IMac, ni l’iPhone n’auraient survécu aux tests.
Il est rarissime qu’une idée innovant ou créative engendrent un enthousiasme instantané et unanime.
Il n’est pas exclu qu’une des boissons au chocolat était absolument délicieuse, mais le test excluait toute aspérité et seule celle qui ressemblait le plus à ce que tout le monde aimait et connaissait déjà avait des chances de survivre au test, quelles que fussent les contorsions méthodologiques inventées pour la circonstance.
Dans les premières années de ma carrière, je fus invité à déjeuner par le patron d’un laboratoire pharmaceutique. Entre la poire et le fromage, il me déclara que mes études ne privilégiaient que le conformisme et la conformité. J’en convint et décidai de ne plus travailler qu’à échapper à cette engeance. Je dois avouer que j’y travaille encore.Le second récif, c’est que les idées fortes sont souvent loufoques, improbables et difficiles à démontrer. Elles remettent en questions les normes et les dogmes. Le client réclame des idées neuves, mais qui ont été longuement éprouvées. Les indices du changement apparaissent le plus souvent comme des accidents, des atypismes et des erreurs d’appréciation. On juge toujours de l’innovation avec les lunettes du passé sur le nez. Les paradigmes sont aussi faciles à manœuvrer que des pétroliers géants.

Il en résulte une double contrainte funeste pour l’évolution des idées. Prendre des risques, s’aventurer hors des tendances établies, c’est s’exposer à l’échec et la réprobation de la hiérarchie, mais il faut aussi répondre à l’injonction de progrès et de rupture. Cela aboutit à l’inflation du toujours plus que le consommateur ne saurait récuser. Plus de fruits, plus de légèreté, plus de pixels, plus de puissance, plus de chocolat, plus de rien du tout parce que les produits deviennent des monstres.

Ce faisant, on passe à côté des changements radicaux qui prennent naissance à la marge de la société ou dans le cerveau frétillant de génies visionnaires.
Les études qualitatives, lorsqu’elles sont menées judicieusement par des chercheurs qui sont au fait des biais classiques du questionnement explicite, sont à même de déceler ces mouvements subtils et d’alerter sur les ruptures de paradigmes en phase de surgissement. Mais elles s’exposent à trois objections irrémédiables :

–  Trop petit mon ami, une étude multicentrique sur dix mille consommateurs ne dit rien de tout cela. On a rien senti sous les pneus du trente huit tonnes.

–  D’où tenez-vous cela ? le recrutement est remis en question, ce ne sont pas quelques marginaux à moitié névrotiques qui vont gouverner l’avenir du marché. C’est ainsi que le patron d’un grand labo traita l’info sur l’utilisation de la Ventoline par les toxicos révélée par des entretiens en profondeurs de jeunes asthmatiques.

–  On ne change pas une équipe qui gagne ! Un fabricant d’électro ménager m’envoyant paître quand je lui suggérai de retirer de son produit phare un élément qui l’empêchait définitivement d’évoluer. Il suffit de se souvenir de la disparition du lecteur de disquette dans le premier iMac.La principale clé pour surmonter ces objections est le transfert de confiance. L’autorité intellectuelle du responsable de l’étude auprès du décideur de l’entreprise permet d’aplanir toutes les objections, inquiétudes et pusillanimités.C’est ce qui sert de fondement au « gourou système » qui lie certains instituts à certaines entreprises. Cela commence en général très bien. L’impulsion initiale est en général un succès dû à une recommandation judicieuse et surprenante. L’entreprise, suivant cette recommandation, a rompu l’équilibre entropique du marché pour prendre la tête d’un nouveau segment. On ne jure plus que par l’institut, le charisme de son patron et la pertinence de sa méthodologie phare.

Cela peut durer des années, jusqu’à l’enkystement. L’institut se fond dans la philosophie et les croyances de l’entreprise. Un jour, les gens changent et le charme est rompu. Fin de l’histoire.

Les études qualitatives, par opposition aux études quantitatives, ont largement fondé leur autorité sur la révélation des dimensions cachées de la pensée, des croyances, des attitudes et des tendances. Il s’agissait en général de faire suivre cette révélation par une quantification et ainsi les vaches étaient bien gardées.

Au crédit de ces approches, elles récusent les opinions explicites, le rationnel conformé et la pression dominante. L’idée fondamentale est de dissimuler au consommateur l’objet réel de la recherche et de révéler son langage secret.

Au hit parade de ces approches : l’analyse des motivations, l’entretien non directif, la systémique, la sémiologie, la lexicométrie, l’analyse transactionnelle, la neuro-linguistique, les méthodes projectives, la créativité.

Chacune des méthodes a fait très largement ses preuves. J’en ai fait autant d’usage que j’ai pu pour cultiver mon statut de grand sachem de la recherche qualitative.
Toutes ces méthodes, sans exception, reposent sur le principe de la révélation du sens caché. Le sens caché, s’apparente à l’inconnu, à ce que l’on ne voit pas encore, à qui ne pourra qu’émerger à terme. Il y a dans tout cela un petit peu de futurologie. Chacune de ces méthodes plonge ses racines dans l’université et la science. Si l’université est américaine, c’est mieux.

Il n’empêche que, pendant de nombreuses années, une sacrée bande de gauchistes a servi à guider et rassurer les décideurs des multinationales.

La principale dérive des études qualitative nous est venue des pays anglo-saxons : au lieu du langage caché, les anglo-saxons ont largement privilégié l’accès rapide à des informations permettant d’orienter les programmes de marketing et de communication. Quotas démultipliés, entretiens courts menés par questions directes, analyse en forme de compte rendu. Le glissement des directions des multinationales vers Londres a largement encouragé cette tendance qui a fait du qualitatif le quanti du pauvre (quick and dirty).

De nouvelles dimensions sont apparues récemment dans le paysage des études et ont notablement redistribué les cartes :

–  les neurosciences et les théories de l’empathie créative fondée sur les neurones miroirs ;

–  les réseaux liés à l’internet, en particulier le développement du « big data » ;

–  l’accès à l’observation de la réalité grâce au développement des caméras et des moyens informatiques de traitement de l’information ;

–  le développement des procédures de co-création qui rapproche radicalement le producteur et le consommateur.Ces nouvelles approches modifient radicalement la mission des études en ce qu’elles ne se fondent plus sur la révélation du sens caché ou du langage implicite, des motivations cachées par le truchement d’experts et de méthodes initiées.Bien au contraire, il s’agit de rendre le sens perceptible et ressenti en évacuant les médiations. Se mettre dans la peau du consommateur, d’un groupe social, et ressentir / vivre leurs expériences, leurs satisfactions, leurs frustrations et leurs attentes plus ou moins explicites.Dans ce nouvel environnement méthodologique, les deux récifs classiques dont nous parlions semblent voler en éclat :

–  le discours de conformité des consommateurs cède la place à une communion empathique avec sa vérité vécue ;

–  La mise en doute suspicieuse de la recommandation cède la place à une expérience tangible « bah, t’as bien vu ! »Cet accès sensible, cette identification primaire à la réalité du consommateur sont largement nourris par l’accès au big data qui amplifie et ramifie la connaissance de la réalité. Savoir ce que mange le consommateur de quel shampooing et qui est abonné à quels programmes, procure un sentiment de toute puissance qu’accentuent les procédures empathiques. Il devient possible « d’intuiter » les réponses à apporter. Big Brother en serait presque sympa.Dans ce nouveau cadre, le rôle de l’institut qualitatif semble se muter en celui de facilitateur qui permet à la communion entre le producteur et le consommateur. Sauf qu’un observatoire filmé, ce sont souvent plus de cent heures de rushes dont une grande part est parfaitement ennuyeuse et qu’il faut ramener à 20 ou 30 minutes qui ont vraiment du sens. Sauf

que le big data, c’est tout simplement big, énorme, tentaculaire. Sauf que l’empathie doit être activée, orientée et amplifiée, sinon c’est un bruit de fond, une onde gravitationnelle.

Le rôle de l’institut qualitatif a changé d’objet, mais pas de nature : il s’agit de révéler ce qui se cache sous les apparences. Avant, c’était les traces de motivations et de langage enfouies dans l’esprit du consommateur. Désormais, c’est la réalité qui se cache au milieu d’une masse chaotique. La fouille archéologique cède la place à la botte de foin.

Les biais demeurent : le consommateur nous montre ce qu’il veut bien nous montrer, l’analyste et le client projettent leurs cultures, la décision est gouvernée par les lignes de plus forte pente. La seule vraie différence est que tout semble si vrai.

N’allons pas croire que je suis indécrottablement pessimiste. Bien au contraire, les études qualitatives, surtout quand elles adoptent ces nouvelles tendances sans y être naïvement soumises, sont de formidables stimulants de la création et de la communication. Elles ne décrivent pas exactement la réalité et ne disent jamais la vérité vraie, elles sont sources d’inspiration, une sorte de poétique du réel. Il ne s’agit pas de savoir ce qu’ils aiment ou pas et dans quelle mesure, il s’agit de savoir COMMENT ils aiment ou pas à travers leur imaginaire et leurs émotions. En partageant cet imaginaire et ces émotions, le client, grâce à l’activation de ses neurones miroirs, est en mesure d’élaborer ses solutions. Ce n’est pas le consommateur qui dicte les recommandations, c’est par mon identification primaire que je procure des réponses riches de mon expérience, de ma culture et de mon savoir faire.

Cette connivence nourrie de culture et d’ouverture d’esprit créatives entre l’analyste et le client se travaille et se mérite. L’impatience lassée de tel directeur de marketing m’indique qu’il n’apprendra rien de l’étude. Dommage. Dans mille cas, j’ai croisé des décideurs qui, même au prix de débats houleux, faisaient rebondir les trouvailles de l’investigation et de l’analyse. C’était au temps où je passais des soirées avec Ginny Valentine à discuter de la dimension métonymique de l’Armagnac que nous sirotions.

L’urgence des temps fait que ces échanges improbables et fertiles se raréfient. L’acculturation des écoles de commerce, le clonage des entreprises et des acteurs, et le turnover intense des responsables qui font des sauts de puce d’entreprise en entreprise, assèchent l’imaginaire. Aujourd’hui, on regarde un groupe en répondant à ses mails et en consultant les réseaux professionnels à la recherche de son prochain poste. En se privant de la maïeutique de la confrontation, l’intérêt des études qualitatives se dilue.

Finalement, ce n’est pas « à quoi sert le quali ?» mais « à qui sert le quali ?» qu’il faut répondre. Et il y a de moins en moins de réponses …

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DU POT AU FEU ET DE LA DISTINCTION

Tout d’abord, la recette du pot au feu, le vrai !
Allez chez monsieur Viandard dont l’aptonyme indique l’excellente profession et achetez lui du paleron (viande maigre), de la macreuse (viande gélatineuse) et du jarret (viande grasse). Demandez lui de beaux os à moelle. Faites un tour chez le maraicher du coin, celui qui vend de si beaux légumes et achetez lui des poireaux, du céleri en branche, des carottes, des navets, deux beaux oignons, de l’ail frais et de jolies petites pommes de terre bien ovales. Demandez lui aussi un bouquet garni tout frais.
Une fois chez vous, choisissez le plus grand faitout possible. Mettez dedans la viande coupée en gros morceaux, les deux oignons coupés en deux et piqués avec des clous de girofle, une gousse d’ail en chemise et deux cubes de bouillon de bœuf. Mouillez avec cinq litres d’eau et portez à ébullition douce. Une écume rosâtre remonte que vous enlevez jusqu’à ce qu’il n’en revienne plus. Ajoutez les légumes épluchés et coupés en gros tronçons (sauf les pommes de terre). Jetez une poignée de poivre en grain et le bouquet garni. Salez au gros sel et placez, sur le dessus, les os à moelle disposés sur le fond d’un panier. Couvrez en permettant à un peu d’air de passer et laissez cuire à feu très doux pendant cinq heures. Récupérez une partie du bouillon pour faire cuire les pommes de terre. Ne les cuisez pas avec le reste des légumes car il ne vous resterait que de la purée.
A la fin de la cuisson, retirez le panier d’os à moelle et placez le faitout au frais. Le lendemain matin, tout le gras est remonté et forme une croûte sur le dessus. Vous enlevez cela et votre pot au feu est dégraissé comme il faut. Il suffit de mettre les patates dedans, de replacer les os à moelle et de réchauffer.
Vous servirez cela avec du gros sel, des cornichons et de la moutarde. Viandes et légumes dans une assiette chaude et le bouillon dans un bol. Et voilà !

 

Oh mais je vous vois hausser les sourcils et serrer les lèvres avec irritation. Mais non, ce n’est pas du tout comme ça qu’on fait le pot au feu !
Chacun d’entre vous à une grand mère, une tante ou une épouse, voire un oncle ou une recette qui ne font pas du tout comme ça

Ma belle mère le faisait en deux cuissons, une maigre pour le bouillon et une grasse pour les viandes. Elle jetait le bouillon du gras et servait tout dans le bouillon du maigre.
La femme d’un ami le faisait aussi en deux cuissons. Mettant progressivement les ingrédients pour les cuire al dente. Puis resservant le tout le lendemain, cuit à cœur.

Sans parler de la Bernadette qui dans sa vieille cuisine berrichonne, insistait pour qu’on fit chabrot avec le bouillon (un bon coup de rouge pour finir la soupe).
De fait, il existe mille manières d’introduire un savoir faire quasi magique à la confection de ce plat. Et l’évocation de ce savoir faire disqualifie toutes les autres recettes, toutes les autres manières. Hors de ces cuissons en deux jours, en deux manières, avec des ingrédients secrets, il n’est pas de pot au feu décent.

Revenons sur terre. Le pot au feu, ce sont des bas morceaux malgracieux du bœuf, bouillis avec des légumes tristes et cafardeux. Et c’est tout. C’est un plat de marmite, ancien s’il en est, qui bourgloutait dans les cuisines populaires et paysannes. C’était un non plat.

Et pourtant, ce non plat est un tel emblème de la cuisine, que les Vietnamiens nous l’ont emprunté pour réaliser le pho bo. Ils ont tout changé, mais ils nous rappellent volontiers que le pho (on dit pheu) descend en droite ligne du pot au feu.

La blanquette, la daube, le cassoulet, la choucroute, la poule au pot, le bourguignon, partagent un peu de ce phénomène, mais conservent un en soi qui maintient la recette sur les rails de la norme culinaire. Seul le pot au feu déporte son autorité de la trivialité des ingrédients et de la préparation sur des savoir faire ritualisés et exclusifs.

Ce phénomène n’a rien à voir et même s’oppose à l’insupportable snobisme de certains fâcheux qui se font arbitres du bon et du vrai. Selon eux, il n’est pas de bon rhum s’il ne provient pas de Ste

Marguerite, en particulier de cette petite plantation qui produit dix bouteilles par an, il n’est de bon whisky que le 20 ans d’âge de l’Isle of Jura, de bonne viande que provenant de Salers et élevée selon les règles de Kobe. Pour ceux là, la règle est de n’apprécier que ce que les autres n’ont pratiquement pas de chances de pouvoir se procurer. Quand la vodka Russkiy Standard a commencé d’être distribuée en France, j’ai cessé de dire que c’était de loin la meilleure. On ne se refait pas. Il ne s’agit pas du snobisme vulgaire du produit cher qui fait le nouveau riche, c’est l’expertise de la rareté. Si l’auditoire peut se procurer le produit le lendemain dans son magasin habituel, l’expert perd toute son autorité.

Qui a réalisé des réunions d’amateurs de rhum, de whisky ou de vodka sait que l’on n’échappe jamais à cette engeance qui fausse l’analyse naïve des propos tenus.

Rien à voir non plus, bien sûr, avec les revisites chichiteuses des concours de cuisine où, en une heure, un candidat sur-stressé sublime le pot au feu à grands coups d’espuma et de cuissons inversées.

Non, l’histoire du pot au feu ne se fonde pas du tout sur la rareté des ingrédients ou du produit final, elle repose sur un savoir faire magique, sur une expérience intransmissible qui disqualifie tout effort de la renouveler ou de s’y comparer.

Beaucoup se souviendront de la cuisine de leur mère, des crêpes de la grand-mère bretonne, de toutes ces expériences régressives où l’on se réconforte à l’idée des saveurs perdues.
Oui, mais le pot au feu est un plat que les enfants aiment peu, il contient tout ce qu’on a tant de mal à faire ingurgiter à nos petites têtes blondes. Donc la vérité est ailleurs.

Le pot au feu s’ancre dans un processus d’initiation, de révélation, de passage rituel vers une nouvelle réalité. Le poireau est un vilain bouton poilu, le navet fait honte au cinéma, on a des carottes dans les cheveux, le céleri, c’est rave. Pouah! Et pourtant, nous connaissons tous quelqu’un qui nous a concocté une expérience inoubliable avec ces horreurs. Alchimie, sorcellerie, geste d’offrande dans le rituel culinaire. Celui ou celle (plus souvent) qui nous a apporté le pot au feu occupe une place privilégiée dans notre panthéon affectif. Quelqu’un m’a dit, presque sans rire, qu’il n’avait pas divorcé à cause du pot au feu.

Bon, d’accord, mais ne pourrait-on pas élargir un peu le débat ? Le pot au feu, ce n’est pas un marché d’avenir, Le marketing commence à se gratter le menton.

Ce phénomène, une fois qu’on oublie le pot au feu, présente deux intérêts majeurs et fort peu exploités :

–  il exprime une force émotionnelle et expérientielle intenses et très largement répandue ;

–  il s’inscrit dans une tendance en fort développement qui oppose le faire soi-même aux produits manufacturés.On assiste depuis quelques décennies à un lent retournement de la culture de consommation.
Cela se traduit de diverses manières :

–  le regain des produits et des procédés traditionnels. La tradition faisant assez ouvertement référence à un savoir faire ancien, magique, unique, incomparable, vrai ;

–  La mise en avant de celui qui fait le produit, souvent un cuisinier, mais ce pourrait être un parfumeur, un jardinier … Jadis, c’était le consommateur qui nous disait que c’était bon, maintenant c’est celui qui fait qui nous dit que ce sera bon ;

–  La multiplication des cours, des ateliers, des clubs, des blogs, de tout ce qui permet de se retrouver, d’échanger, de s’initier ;

–  Le retour et la redécouverte des simples. La méfiance grandissante à l’encontre des ingrédients complexes, travaillés, altérés, opaques, ouvre la porte aux produits peu considérés, oubliés, mal aimés. Tout ce qu’on peut faire avec un rutabaga !Le tout fait, le prêt à l’usage, le manufacturé, ont encore de beaux jours devant eux. Mais ils ne sont plus source de distinction. On ne tire aucune légitimité à proposer un plat tout fait.
Dire qu’on a réalisé soi-même son produit, un plat, un produit de beauté, une boisson, un bijou, un vêtement, un produit d’entretien, un truc, cela attire des « ah ouiiii ? » et des compliments qui rendent celui qui a réalisé l’exploit singulier, spécial, admirable.On n’en est pas à l’expérience ineffable du pot au feu, mais on construit un imaginaire social encore peu formalisé, celui d’un consommateur oblateur, un rien magicien, qui capte l’estime et/ou l’amour de ceux qui l’entourent.

Vous continuez à vous gratter le menton ? Quel va être le rôle de l’industriel, de la marque, de l’enseigne, dans ce monde où la distinction vient de matériaux bruts, pas chers, élaborés par le consommateur qui en tire tout le bénéfice d’image.

Ceux qui s’inscrivent dans ce mouvement partagent un certain nombre de traits de caractère :

–  Ils abandonnent leur rôle de producteurs. Ils se construisent comme ceux qui procurent les ingrédients (providers). C’est chez eux qu’on trouve les ingrédients, voire tous les ingrédients, qui permettent de réaliser le produit ;

–  Ils abandonnent leur statut de fournisseurs de produits finis. Ils se construisent comme des facilitateurs, des initiateurs, des formateurs. C’est le consommateur qui recueillera le mérite du produit fini ;

–  Ils abandonnent le rôle d’effet source d’autorité / de légitimité. Ils organisent, fédèrent et facilitent les échanges entre les consommateurs qui construisent leur savoir faire, leur expérience, leurs succès, leurs bénéfices physiques et moraux à travers le partage (ateliers, rencontres, blogs…). La notion d’hébergement se substitue à celle de point de vente ;

–  Ils abandonnent le rôle de fédérateurs consensuels. Comme pour toutes les tendances émergeantes, le caractère militant joue un rôle considérable. On peut ne pas militer pour le grand soir et préférer pour le petit plat. Sans militantisme, la marque ne fédère pas, elle n’engendre pas de distinction.Aujourd’hui cette tendance est émergeante, c’est à dire qu’elle est minoritaire, peu organisée, dispersée et désordonnée. Il est difficile de connaître la forme définitive qu’une telle offre peut prendre. Elle peut aussi faire long feu, c’est le propre de beaucoup de tendances émergeantes. En France, c’est un peu le retour des savoir faire, dans les pays anglo-saxons, c’est plutôt une réaction contre le consumérisme des middle classes, en Allemagne, c’est dans le grand flux de l’écologie. Trêve de clichés faciles, l’autorité et la légitimité du consommateur sont favorisés par deux facteurs : la remise en question des produits tout faits, pas si bien faits que ça, et l’explosion des seniors et empty nesters qui ont le temps et, souvent, le désir de se construire comme dispensateurs de plaisir et de savoir vivre.

A l’autre bout, on constate une nette sensibilité des 18 – 25 ans à ces mêmes tendances. C’est le principe de la chaîne de vélo : les tendances sautent les générations. Entre les jeunes et les plus vieux, toute une génération a vécu à l’âge du ready-made. Sa perméabilité est moins assurée à la remise en question des valeurs dans lesquelles elle a été éduquée.

Imaginez un peu une académie du pot au feu !

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Y A T’IL UN REMÈDE AU MARKETING

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TRENTE ANS PLUS TÔT

C’était au temps où ma récente célébrité me faisait courtiser par diverses écoles. En particulier par ces institutions où des parents fortunés plaçaient leurs rejetons qui n’avaient pas rejoint les grandes écoles de commerce.

En lieu et place de professeurs on y faisait enseigner des cadres et des experts du monde des affaires dont les compétences professionnelles étaient censées se substituer au savoir-faire pédagogique. La blague ! Une de ces institutions m’avait proposé d’encadrer un groupe d’étudiants sur un projet, pendant l’année scolaire.

On me laissait libre du sujet et un prof de l’école faisait semblant de s’intéresser au déroulement des opérations.
Le malheureux brave homme fut servi en émotions pendant les quelques années où je sévis.

Au départ j’accueillais mes cinq ou six étudiants, tous bien propres sur eux, en leur promettant qu’ils entraient chez moi comme des photocopies et qu’ils en ressortiraient comme des originaux.
Puis je leur balançais le sujet :

–  L’homme est-il beau ?

–  60 ans et toutes ses dents

–  la publicité est-elle un art ?

–  L’art de planter un budget

Il y eut quelques autres sujets sur la santé et les enfants. Mais un d’entre eux plongea le prof et ses étudiants dans la plus grande perplexité : Y a- t-l un remède au marketing ?En général, mes étudiants étaient étonnés par le sujet et avaient beaucoup de mal à savoir par quel bout le prendre. Dès la seconde ou la troisième année, ils savaient que le fait de faire leur stage chez moi les exposait à un sujet foutraque. Beaucoup priaient pour échapper à cette épreuve, d’autres auraient tout donné pour en être. Pendant toutes ces années, un seul groupe refusa le jeu et échoua assez tristement. Les autres s’y investirent à fond, certains entrèrent dans ma société et j’ai gardé pendant des années d’amicales relations avec eux.Mais ce sujet là dépassait les bornes. Ne pas oublier que le phare de leur destinée était de devenir directeurs du marketing d’une multinationale.
Ils me demandèrent à qui poser une pareille question. « Aux meilleurs experts bien sûr ! Des directeurs marketing ! ». Ils se lancèrent dans l’aventure avec l’enthousiasme d’un âne qui recule et furent quand même reçus par nombre d’hommes remarquables qui les complimentèrent sur le sujet.La réponse quasi unanime fut que le remède au marketing était « humanisme et culture ».
Ces hommes remarquables ont disparu (c’était il y a trente ans). S’ils n’ont pas pris leur retraite, ils sont devenus des «higher beings» émargeant au siège des multinationales ou des experts indépendants.Ils ont été remplacés par de pures productions des écoles de commerces, les grandes où les institutions privées qui en tiennent lieu, nourris à la cost effectiveness et à la competitiveness.

Il y a beau temps qu’humanisme et culture ont déserté les directions marketing.

DU CAMEMBERT DE NORMANDIE AU CAMEMBERT EXCEL

Le camembert n’est pas qu’un fromage, c’est un pan de notre culture. Les Français ne sont-ils pas « les camemberts qui puent » pour la marionnette de Rambo ?
Le camembert est aussi l’objet de surnoms (claquos, calendos) et de métaphores qui l’immergent dans la langue bien plus que tout autre fromage.

Il s’inscrit dans un univers qui va de la consommation quotidienne au choix du spécialiste expert. Il est une métonymie de la France ! Rien que ça !
Cela nous rapproche du rhum ou du whisky où le connaisseur fonde son expertise sur la référence au produit introuvable.

Interrogez un amateur de camembert, il ne manquera pas de chanter les louanges du produit d’un artisan d’un village où le train ne passe même pas dont la vache unique lui permet de produire dix boîtes réservées aux princes de la gastronomie.

Mais au fond, ce snobisme dérisoire est la clé de la chaîne d’autorité dans l’univers du camembert.
C’est sur l’expression, voire la surexpression de ces codes et de ces garanties, que l’ensemble du marché prend ses racines.

Le camembert Lepetit a longtemps été un acteur évident de la légitimité :

–  connu depuis de nombreuses années, avec une réputationindiscutée

–  Normand, encore mieux, du pays d’Auge (le berceau ducamembert)

–  Au lait cru (donc riche de toute son intégrité, en ligne directe du pisde la vache)

–  Moulé à la louche (donc fait manuellement, avec un savoir faire)

–  Plein de médailles qui ourlent son histoire d’un mérite redondant

–  AOC, donc certifié par la loi, protégé par les instances de larépublique.

–  Etiquette surchargée, vieillotte, une sorte de gage d’intemporalité.C’est fou ce que le vrai aime le vieux.
Le camembert Lepetit calait tous les codes et servait de mètre étalon dans le choix d’un camembert, même si l’on se contentait d’un produit industriel aux origines indécises et aux signes de qualité très limités, qui offre aussi un programme gustatif plus consensuel.
Les Camembert Cœur de Lion ou Le Rustique ne proposent aucune des garanties du Lepetit. Il promettent seulement un goût riche et typé, ou qu’ils sont «encore meilleurs». Le Rustique joue sur le caractère déictique de son nom : c’est celui qui dit qui l’est !

Lepetit détenait les codes du vrai, Cœur de Lion et le Rustique usent des codes du simulacre. Le simulacre consiste à n’utiliser que des formulations vagues, métaphoriques, allusives pour s’associer au vrai sans l’être : Ce sont des fromages à pâte molle qui ressemblent beaucoup à des camembert s:

–  fabriqué en Normandie (il suffit qu’une opération de sa fabrication se fasse en Normandie). En revanche, pas d’AOC !

–  Coeur de Lion, est une métaphore historique de la Normandie, ça aide. Le Rustique nous rappelle que le camembert ne se fait pas en ville.

–  Une apparence globale (taille, forme, emballage) très proche du code.En d’autres termes, ces produits offrent un accès facile et sécurisé à la référence fromagère. Pour autant que cette référence existe !Or les experts du marketing ont décidé de rendre Lepetit compatible avec l’exportation.
On oublie le lait cru qui déplait tant aux anglo-saxons.
On veut en exporter beaucoup, donc on oublie le moulé à la loucheOn veut multiplier les points de production (ou les délocaliser), donc bye bye l’AOC
Pour faire bon poids bonne mesure, on garde les médailles, la vache, la couleur, l’ancienneté. On invente même une Auguste Lepetit & fils. On met Lepetit au régime des simulacres qui tromperont les consommateurs les moins experts et révulseront les fidèles de la marque.On en fait un produit peu différent d’un « camembert » vendu en Asie :

–  la marque « Prestige »

–  100 ans d’expérience dans la fabrication de fromage

–  Nouvelle recette plus crémeuse

–  Produit désigné par « Camembert »

–  Dans une boite octogonale en carton fin

–  Une image des fameuses montagnes enneigées de la Normandie.

A quoi doit-on la transformation d’un mythe alimentaire en un simulacre médiocre qui n’a d’ailleurs pas manqué de faire hurler les amateurs de vrai fromage et, apparemment coûté cher au fabricant ?
Au marketing, bien sûr !

La logique des parts de marché, la course effrénée à la performance, ont eu raison du camembert de Normandie au profit de camemberts Excel aux apparences flatteuses.

DE QUOI LE MARKETING EST-IL MALADE ?

Cette histoire dont on pourra lire le détail en tapotant Lepetit sur son moteur de recherche favori, n’est qu’une illustration parmi d’autres des problèmes posés par le marketing contemporain.

Tout d’abord, le marketing s’est éloigné de la culture. La culture, ce n’est ni l’information ni l’instruction, c’est la capacité de relier des connaissances entre elles. C’est un peu le Big Data cérébral.
Les nouveaux dirigeants marketing sont issus d’écoles de commerce où l’éducation littéraire, artistique et historique est devenue anecdotique, voire absente. Les grandes écoles la pratiquent encore, les institutions privées font l’impasse. Il suffit de se souvenir des recommandations d’un gouvernement récent à propos de la littérature et de l’histoire.

Dans cette acculturation, c’est tout l’arrière plan d’un marché qui s’assèche. On gère un marché, on évalue sa tolérance au changement et à la réduction des coûts. On privilégie ce qui permettra une croissance sans réfléchir un seul instant à la permanence.

Faire allusion à l’arrière plan historico culturel d’un produit ou d’une marque fait tapoter des doigts un directeur marketing au disque dur déjà plein.
Alors, on conclut et tout le monde est content.

Puis le marketing a fait son deuil de l’humanisme. Avant les années 2000, il était courant de s’intéresser en profondeur à des populations ou à des notions. Qu’est-ce que la beauté, la femme, la propreté, l’enfant au seuil de l’adolescence, la peau, le travail, le temps libre …

Le développement de l’Europe conduisait à s’interroger sur les identités culturelles de chaque pays.

La compréhension de mythes et des croyances allait de pair avec l’analyse des attitudes et des comportements.
Le succès d’une marque reposait en grande partie sur son ancrage dans la culture et aspiration des consommateurs.

Encore aujourd’hui, une marque ne survit pas à la disparition des valeurs qui l’ont vu / fait naître. Il est donc essentiel de comprendre ces valeurs et d’évaluer leur permanence.
L’humanisme s’est fait la malle. A la place, on ne parle plus que de segmentations. Segmentations par âges, niveaux sociaux, attitudes et ou comportements, types de consommation, préférence de marques ou de produits.

Face à chaque segment on place les arguments, les réponses, les offres, les marques. Tant qu’à faire, on sélectionne les propositions qui visent le plus de segments. La logique du PGCD.
Deux objections immédiates à cette évolution :

–  la frontière entre les segments est hautement fractale. Plus on approfondit plus la frontière devient floue. C’est d’ailleurs cette propriété qui fonde l’esprit humain et le libre arbitre. Qui a déjà fait l’expérience de dire à un consommateur qu’il appartenait à tel ou tel segment ?

–  La logique des PGCD est souvent funeste. Moulés à la louche par les mêmes écoles, persuadés d’utiliser les mêmes instruments de mesure et de décision, captivés par les mêmes objectifs et l’œil fixé sur les produits leaders, les décideurs marketing ont toutes les raisons de tous penser pareil.Le résultat est parfaitement visible sur tous les marchés. Toutes les voitures se ressemblent, tous les smartphones se ressemblent, tous les yaourts se ressemblent, tous les cosmétiques se ressemblent, toutes les boutiques se ressemblent, tous les consommateurs se ressemblent. Rien ne se fonde sur la singularité, tout sur la conformité. Truc est un peu mieux que machin sur tel critère, mais un peu plus faible sur tel autre.Il en résulte des inflations absurdes qui proposent des capteurs de 40 mégapixels quand on vit très bien avec 20, 90% de cacao quand le chocolat devient quasi-immangeable au delà de 80%, des machines à laver avec 40 programmes quand on n’en utilise jamais plus de trois, des surenchères absurdes qui assassinent la singularité.

Dans les séminaires de guerre des marques, on constate facilement cette difficulté des décideurs à se dissocier de la pression de conformité. Dans le développement d’insights, on voit rarement apparaître autre chose que des problèmes connus de tout le monde, presque jamais des visions singulières.

La rationalisation des coûts, les prétendus objectifs de globalisation, le calque de logiques développées ailleurs au sein d’un marché spécifique, accentuent et justifient ce phénomène.
C’est ce qui différencie Steve Job de tous ses concurrents et successeurs : Steve Jobs avait une vision, les autres ont une gestion.

Un des exemples les plus choquants de ce mal m’a été fourni par la rodomontade d’un institut de conseil en marketing. C’est cet exemple qui m’a d’ailleurs poussé à rédiger ce texte suave. L’auteur vantait le succès du développement d’hypermarchés à Hanoï, signe d’une évolution du Vietnam vers la consommation moderne. Des centres commerciaux immenses, d’un luxe tapageur, se multiplient en effet à la périphérie de plus en plus lointaine de la ville. Ce faisant, tous les marchés et petits commerces disparaissent du centre ville. Les marchés sont devenus des galeries d’art, des parkings à moto, des magasins de luxe. En conséquence il est devenu impossible d’habiter au centre de Hanoï, faute de ravitaillement. Mais le centre ville est toujours le cœur économique de la ville ! Désormais, chaque jour, des millions de motos font l’aller et retour entre le centre ville et la périphérie sur des avenues tellement encombrées qu’on ne peut les franchir que par des passerelles. Tout le monde porte des masques pour se protéger de la pollution sans cesse plus intense. Les commerces de proximité, si intimement liés à la vie locale souffrent énormément de ces aspirateurs à consommateurs. Les pratiques alimentaires s’altèrent face à l’offre cosmopolite de ces centres commerciaux.

Rien de ce que j’explique n’est nouveau. Les hypermarchés français ont tout autant vidé les centres villes, mais des villes bien équipées en transports en commun et qui n’ont pas six millions d’habitants. Les grandes enseignes le savent si bien qu’elles multiplient les supérettes en centre ville, bien propres et présentables (pour en finir avec l’Arabe du coin).

Le succès économique, financier, conforme aux modèles américains où les centres villes existent rarement, de ces centres commerciaux se réalise au mépris total de la culture du Vietnam et des réalités humaines issues de l’histoire et de la société.

Ainsi, si le marketing peut avoir une influence sur les marchés, il peut avoir aussi des conséquences considérables sur l’ensemble de la société. Et cette influence peut être profondément néfaste quand la culture et l’humanisme ont déserté.

ET LE REMÈDE ALORS ?

Tout est fichu ! Nous allons à grands pas vers un monde invivable mais riche ! Non, pas tout à fait quand même. La dégradation de la pensée dominante fait le lit de la singularité. On se rend compte qu’un univers de conformité vidé de ses repères culturels et sociaux est un terreau fertile pour une pensée alternative.

Tout se ressemble, voilà une bonne raison de penser différemment.

Dans ce cadre alternatif surgissent des propositions en rupture : le faire soi-même, le naturel, le brut non élaboré, le traçable, l’authentique réinterprété, la touche artistique, le personnalisé, la tradition innovante, les modes de consommation hors circuit…

On retrouve parfois dans ces projets de penser et d’agir autrement des responsables marketing en rupture avec les normes dominantes. Ils parlent de modèles alternatifs, de décroissance, de réinsertion de l’homme au centre des débats.

C’est bien pour cela, qu’il y a trente ans, ces directeurs du marketing expliquaient à mes étudiants que les véritables remèdes au marketing étaient la culture et l’humanisme. C’est en ayant le recul de la culture et la capacité de percevoir la nature humaine que l’on peut développer une vision singulière.

Bien rares encore sont ceux qui détiennent et usent de ce pouvoir, mais tous les grands succès ont commencé petits.

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VOILÀ !

Les Anglo-saxons aiment ponctuer d’un VOILÀ réjoui le surgissement d’un résultat inattendu ou d’un savoir faire un peu magique. Le terme VOILÀ exprime une évidence qui n’a pas besoin de se démontrer mais qui apparaît contre tous les doutes et craintes. VOILÀ, c’est le succès qui s’oppose à la difficulté, voire à l’impossible. C’est la naissance  merveilleuse, l’immaculée conception du succès.

VOILÀ nous invite à contempler ce qui nous semblait impossible d’observer. VOILÀ confère à celui qui le profère le talent du prestidigitateur du savoir faire, voire de la pensée. VOILÀ peut en effet signer une démonstration aussi brillante qu’inattendue.

Voilà !

En France, la patrie du raisonnement rationnellement carré, le terme VOILÀ s’est vu assorti d’un usage totalement différent, complètement dérivé vers un abus exaspérant.

Au lieu de ponctuer l’aboutissement d’un savoir faire ou d’une belle pensée, il en marque l’ellipse. VOILÀ est prononcé en lieu et place des explications, des raisons, des justifications, des démonstrations.

Il arrive d’entendre, lors d’interviews, des gens prétendument instruits aligner un VOILÀ toutes les dix secondes. Autant dire que la fréquence de ce mot m’est devenu un marqueur inversement proportionnel de l’intelligence ou de la culture.

Qu’un sportif essoufflé en prononce des rafales ne m’émeut pas. Qu’on le laisse courir ou taper dans sa baballe. D’autant que le journaliste ne vaut pas mieux.

Mais lorsqu’il s’agit d’une personne investie de culture ou de pensée, je commence à m’interroger. VOILÀ, c’est comme dire que c’est comme ça, mais qu’on ne saurait pas dire pourquoi. Une bonne occasion de se taire.

Si vous écoutez Lévi Strauss, Dumézil, Mitterrand, Régis Debray, De Gaulle, et toutes sortes d’écrivains, philosophes et hommes de science, vous aurez peu de chances de les entendre éructer un VOILÀ. Ce n’est pas impossible, mais ce sera au bout d’une explication, pour en marquer l’aboutissement. Pas souvent, quoi.

Je me renfrognais dans ma conviction d’irascible sénilisant quand j’écoutai l’interview d’une grande dame de la littérature (je ne me souviens plus qui). La dame s’exprimait dans ce Français élégant et soigné qui survivait encore à la fin des années soixante. Avec ce léger roulement des R qui est mort avec le Baby-boom.

Et voilà-t’y pas que la dame se met à enchaîner des N’EST-CE-PAS à tout bout de champ.

Ce serait donc un fait permanent du langage et que le VOILÀ exaspérant ne serait pas le signe inéluctable d’une déliquescence de la culture et de l’esprit.

Mais non, mais non.

N’EST-CE-PAS, TU VOIS et VOILÀ, sont des marqueurs d’une fonction du langage qui consiste à s’assurer qu’on est bien en contact avec son interlocuteur.

On ne saurait en vouloir à personne de chercher à garder le contact avec son interlocuteur.  Cette fonction est essentielle dans le monde de la publicité, du sport ou de la politique, elle l’est beaucoup moins dans le monde de la science ou de la pensée.

Mais, pourtant cette dame lâchait un N’EST-CE-PAS toutes les minutes.

VOILÀ est un marqueur qui fait ellipse de l’explication. C’est comme ça et puis c’est tout. VOILÀ, c’est la fonction phatique qui fait l’économie de convaincre l’autre, de rechercher sa compréhension, voire qui se défie de l’écoute de l’autre. VOILÀ, c’est du « un point c’est tout » assorti d’une dose non négligeable de « j’en sais rien ».

TU VOIS (et toutes ses variantes) est un marqueur phatique bien plus chaud. Il s’assure que l’autre nous entend, se figure ce qu’on lui dit. On ne se défie plus de l’autre, on ne se détourne plus de son propos, on cherche la connivence.

N’EST-CE-PAS va beaucoup plus loin. La dame ne cherchait pas à éluder son raisonnement, ou simplement à chercher sa connivence, elle cherchait l’assentiment, l’adhésion du journaliste (Jacques Chancel) qui disposait de bien assez de neurones pour suivre et questionner le raisonnement de la dame. La dame ne pourrait sûrement s’en sortir avec un VOILÀ.

Le succès grandissant du VOILÀ va de paire avec le développement d’une vision consensuelle qui se défie des idées et des démonstrations. Cela ne signifie pas qu’on ne s’affronte pas, on se contente de s’affronter sur des positions. La pensée est devenue une guerre de tranchées. On s’invective, on s’envoie des chiffres sortis d’on ne sait où, d’autant que l’adversaire en a toujours d’autres qui disent l’inverse. Peu de gens se préoccupent de la raison d’être de l’état de la science et de la philosophie.

L’explosion incontrôlée, quoiqu’anarchiquement censurée de l’information et des moyens d’y accéder et de la diffuser, conduit à une saturation permanente : exposition constante à un flux sans ordre et sans réflexion. Le jugement se construit sur des coups de tête, des injonctions morales, religieuses, affectives ou économiques (ça coûte moins cher de dire oui, ou parfois de dire non).

Voilà !

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MAPPEMONDE

Imaginons que la Terre ait la dimension d’une mappemonde comme celle que l’on pose sur son bureau …

Elle aurait 35 centimètres de diamètre, un peu applatie aux pôles …

La croûte terrestre ferait environ 2 millimètres d’épaisseur.

Les océans les plus profonds et les montagnes les plus élevées n’auraient pas plus de 0,3 millimètres d’épaisseur.

L’atmosphère, dans sa plus grande épaisseur ne dépasserait pas 1 millimètre.

Ce serait une surface lisse, à peine granuleuse par endroit, vaguement humide au toucher.

Tout  cela flotterait sur une masse pâteuse, de 16 millimètres d’épaisseur, un peu chaude : 1500°C !

Au cœur, de tout cela, un noyau ardent de fer et de nickel solides de 6,5 millimètres de diamètre à 4300 degrés !

Un tel objet serait une boule brûlante, plutôt molle et pesant effroyablement lourd ! Environ 150 kilogrammes …

Ces mesures prouvent au moins que l’homotétie n’est pas forcément pertinente car notre mappemonde aurait peu de chance de survivre avnt de s’effondrer sur elle-même et causer d’irrémédiables dommages à notre bureau. En changeant l’échelle, l’harmonie et les proportions des choses se modifient considérablement.

Si nous ramenons le monde aux proportions d’une mappemonde, la taille des humains est à peu près celle d’un virus, pas grand chose à se mettre dans le crâne. En caressant la surface de mon globe, je provoque une extinction !

S’il existe un dieu tout puissant, à n’en pas douter, il ne sera pas à l’échelle des hommes. Ce pourrait tout simplement être un être dont les dimensions sont d’un autre ordre. On peut rêver qu’il sera considérablement plus grand, donc mieux doté en neurones, mais aussi inscrit dans une autre échelle de temps : une de ses secondes correspondant à un millénaire pour le moins. L’humain ne serait qu’un atome de dieu …

Si, faute d’être mystiques, nous pensons aux extraterrestres, le problème d’échelle se pose tout aussi évidente. L’humanité ne correspond qu’aux dernières pages d’un livre épais comme une bible. Le visiteur saura t’il tomber sur la bonne page, le bon paragraphe, la bonne ligne piour que nous puissions nous rencontrer. Il a de ans nous voir. Il peut aussi être à une autre échelle, si grand et dans un temps tel qu’il aura autant de considération pour nous et nos oeuvres que nous en avons pour les termites. Ce peut être l’inverse, et nous ne remarquons même pas qu’il est déjà là.

La probabilité pour qu’un visiteur soit à notre échelle de temps et d’espace est d’autant plus faible que force est de constater que nous n’avons quasiment aucune chance de voyager jusqu’à lui.

C’est peut-être ccette idée qu’illustre l’image finale de 2001: L’Odysée de l’Espace.

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UNE CERTAINE IDÉE DE LA FRANCE

Je me suis souvent posé la question de savoir ce que signifie d’être un Français. L’ambivalence est de mise ! Un ami allemand me faisait remarquer que les Français ont inventé la devise Liberté, Égalité, Fraternité pour mieux se débarrasser ce ces trois insupportables poncifs :

  • LIBERTÉ : La France adore interdire, produit mille règlements pour empêcher de vivre comme on le veut. Aujourd’hui, les polémiques sur les femmes voilées sont emblématique du goût des Français pour les interdictions. La censure existe toujours, même si elle ne dit plus son nom.
  • ÉGALITÉ : Chaque Français adore être un peu plus égal que son voisin. la lutte pour les « avantages acquis » ressuscite à l’aune syndicale la notion de privilège qu’on croyait abolie depuis un certain 4 août.
  • FRATERNITÉ : Je ne vous parlerai pas des réfugiés … Le Français qui s’aime noble, bon et généreux peut aussi être querelleur, malveillant, délateur. La France a inventé les concierges pour mieux traquer ses voisins.

Vous me direz que nos voisins n’ont rien à nous envier en matière de vice sociaux. Certes, mais ils n’inscrivent pas au frontons de leur mairies cette devise ambitieuse.

Voici donc ce que j’en pensais, il y a vingt ans …

ASTÉRIX

Les Français éprouvent une difficulté considérable à se définir. De prime abord, c’est à leur propre diversité qu’ils se réfèrent. Dominique Lebras, parle de la France plurielle, de l’impossibilité de définir une notion de « francité ».

A cette vision se greffe la diversité ethnique, géographique et religieuse qui caractérise le pays.  La France a peut-être un centre, mais elle se dilue vers ses frontières et vers son passé.

Et si l’on parle de centre, il faut bien considérer qu’il s’est fait à Paris, contre la diversité des régions et des cultures. Ce n’est pas pour rien que Tours et Orléans ne sont pas directement desservies par la SNCF. En France, le centre ne fédère pas l’esprit du pays, mais l’ordre qui lui a été imposé.

La diversité n’est absolument pas une spécificité française. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre, allons, tous les pays, la partagent avec parfois plus de hiatus encore. Mais un Allemand est d’abord un Allemand qui concède sa spécificité à la notion de nation à laquelle il adhère pleinement. Le Français revendique sa région, affirme qu’il possède au moins un aïeul qui vient d’ailleurs pour concéder enfin qu’il est français. Le Français est chauvin plus que patriote. Son clocher lui importe autant, voire plus que sa nation. L’idée d’un projet qui dépasse ses intérêts propres ne l’atteint que rarement : c’est ainsi que naît l’image la plus caractéristique de la France : Astérix.

Astérix et son village sont des caricatures emblématiques et follement identificatoires de l’idée que les Français se font d’eux-mêmes : malins, drôles, résistants et courageux, préservant leur identité. Mais on peut les voir autrement : irascibles, xénophobes, incapables de gérer leurs relations avec l’étranger et le progrès, inaptes à évoluer et à profiter des bénéfices d’une culture dominante ou envahissante. Quand le reste du monde négocie, le Français résiste, furoncle arrogant sur la carte politique, c’est là l’emblème d’Astérix. Mais c’est aussi ce qui gouverne l’histoire du pays en de nombreux épisodes qui ont tout aussi bien contribués à faire la force et l’unicité du pays que son isolement, son insularisation. Par exemple, Jeanne d’Arc n’a pas sauvé la France des Anglais, elle a surtout contribué à empêcher l’installation d’un système des relations économiques modernes à travers l’Europe du Nord. La Guerre de Cent ans est le dernier triomphe du féodalisme, le premier du centralisme et la mise en panne du progrès politique et économique. Ce progrès, d’ailleurs se construira sans la France par le réseau économique de la Hanse. L’Europe des échanges économiques se fera sans la France qui, elle bâtira son propre système de corporations et de décisions centralisées.

À l’idée de centralisme souscrivent sans hésiter la férocité religieuse du pays d’oil, puis l’absolutisme royal, puis la république, plus royaliste que le roi, comme chacun sait.

Donc, si nous résumons, la France est un pays de clochers revendiquant jusqu’à l’absurdité d’un chauvinisme  que l’on pourrait considérer comme fractal : quelque soit le niveau auquel on l’observe, il se reproduit à l’identique du dernier hameau perdu à l’Élysée.

Le paradoxe français réside pour une grande part dans cette fractalisation de l’identité des français : un individualisme outrancier qui s’impose des lois draconiennes pour pouvoir subsister. Ces lois pyramidales et ramifiées sont le ferment d’une administration tatillonne, pesante, obsessionnelle. Maiis à l’inverse d’une réglementation kafkaïenne gouvernée par l’absurde et l’arbitraire, la loi française est logique structurante et pléthorique. Elle tend avant tout à unifier la diversité, à neutraliser l’exception.

Là encore, le paradoxe pourra jouer pleinement : l’individu résiste face à la loi, clame sa singularité, l’État réglemente, gère les exceptions, proclame l’unification.

Les débats sur la Corse sont révélateurs de l’incapacité de l’esprit français à se déterminer dans la diversité : non pas que l’on doive proclamer l’autonomie ou forcer la « normalisation », mais parce que le débat est simplement impossible à résoudre.

ORDRE ET NORME

L’esprit français est perçu par nos voisins comme hautement créatif, producteur d’idées et de formes géniales. Le Français est « génial ». Mais, ensuite, nos mêmes voisins constatent deux faits profondément troublants : il est très difficile de passer de la création de l’idée à l’intégration de cette même idée dans l’ensemble d’une structure donnée, la création est une excroissance, une aberration qui sera souvent récupérée par nos voisins bien avant que nous n’en ayons nous-mêmes tiré profit. L’autre fait troublant est que la structure sociale, professionnelle, politique, voire artistique se défie de ses créateurs, de sa capacité de créer.

Pour exemple, prenons la langue française. Cette langue, à laquelle on donne pour acte de naissance les Serments de Strasbourg, vers l’an 800, n’est en fait que l’une des plus riches continuations du Latin, profondément marquée par les apports celtiques et germaniques, puis arabes et normands.

Cette langue d’une richesse considérable n’a pas tôt fait de se donner un acte de naissance qu’elle part en lutte contre sa propre richesse. D’abord contre les Albigeois et le parler d’Oc, puis contre la verve rabelaisienne par les règles étriquées de Malherbe, puis à coup d’instituteurs dispensant avec dévouement l’hégémonie obtuse de la République. Aujourd’hui encore, les satrapes de l’Académie s’efforcent de nous parler de mercatique et d’autres sornettes d’arrière-garde, transformant le Français en langue moribonde, inapte à digérer le parler du reste du monde.  Les Romains parlent anglais, les Français parlent l’Astérix…

CLASSIFICATIONS ET DÉSORDRE

Edward Hall décrit les Français comme un peuple polychronique à contexte chaud. Il leur oppose les Allemands comme monochroniques à contexte froid. Dans sa description, il ne cache pas son attirance pour les Français qui peuvent faire plusieurs choses en même temps et qui préfèrent échanger l’information à bâton rompu, par des échanges continus. Mais il ne cache pas non plus son respect et le constat d’efficacité d’une démarche structurée, ordonnée, prenant soin d’assurer l’information des protagonistes. Edward Hall, in fine clame que les deux cultures devraient se compléter. Mais le principal intérêt de la description de l’anthropologue est de mettre l’accent sur un autre paradoxe Français : la France est cartésienne, elle trace ses jardins au cordeau, adore la symétrie et pourtant, elle adore le désordre, l’informel, le dé-structuré.  Usurpant Descartes en tant que gloire nationale et symbole de son esprit, le Français se fait pourtant chantre de l’absurde, du surréalisme, d’un dandysme affranchi des règles du jeu de l’ordre établi. C’est encore une fois que le Français a bien des difficultés à concilier l’ordre et le désordre, tant au niveau cognitif d’un individu, au niveau des institutions qu’à celui des groupes ethniques. Ainsi opposera-t-on l’Alsacien au Marseillais, le polytechnicien au philosophe, l’oncle militaire et normatif au jeune « contestataire » branché. D’ailleurs, refuser l’ordre, c’est être « contestataire », ce qui veut bien dire que la stabilité et la normes sont bien du côté de l’ordre et qu’Astérix préserve le désordre.

On a souvent dit que les Français sont avant tout des taxonomistes, des classificateurs, employant une énergie considérable à créer des classifications. Nos voisins s’amusent souvent de cette passion des classifications d’autant plus que ce qu’ils nous voient classer, c’est notre propre désordre. Dans ce propos, nous retrouvons sans peine l’idée directrice de notre propos, l’opposition entre la création anarchique, en rupture, individualiste et l’ordre normatif, unificateur, neutralisateur de différences. Edward Hall (un Américain peu suspect de prendre parti), en vient à la conclusion que l’Allemand projette d’abord l’ordre et s’accorde une plus ou moins grande liberté individuelle au sein de ce cadre pré-établi ; le français fait juste l’inverse, comme un enfant qui rangerait son coffre à joujoux. Il s’agit bien sûr d’une caricature des uns et des autres.

ESTHÉTIQUE ET MODE

S’il est un cliché que l’étranger ne manque jamais de produire à propos de la France, c’est qu’il s’agit d’un pays centré sur l’esthétique. La France est décrite avant tout comme le pays des couturiers et des grands chefs. C’est le pays des recettes, des innombrables fromages, des artistes maudits, des créateurs ébouriffés. 

A preuve, le cinéma américain ne manque jamais de donner un accent français à ses cuisiniers, couturiers et peintres. Et cela n’a que peu à voir avec la réalité des faits : la mode s’est largement déplacée vers Milan et New York, la cuisine s’est mondialisée et la peinture française n’est pas, tant s’en faut une spécificité française.

Mais un débat étonnant peut éclairer la nature de la spécificité française. Il s’agit de l’opposition que des Français et des Italiens entretiennent entre l’idée de « griffe » et celle de « marque », ce qui opposerait Chanel à Armani. Dans les faits, il n’existe aucune différence, mais les arguments du débat, eux, sont pleins de sens : le Français revendique la notion de griffe en lui attribuant l’avantage d’être la marque physique, morale, historique d’un seul individu, d’une façon d’être et de faire les choses. Il oppose à cela la marque qui neutralise l’individu au profit d’un projet, d’un concept « programmés » à l’intérieur d’un projet qui s’accorde, anticipe, affirme les tendances esthétiques du moment. La griffe est l’expression de la singularité du créateur, la marque n’est rien d’autre que le style exprimé au sein d’un code pré-établi. Bien entendu, l’Italien récuse totalement cette description et se réfère an cela à la réalité, à la qualité de la création en deçà et au-delà des Alpes.  De fait, la véritable différence n’est pas dans le produit, elle est dans la relation intellectuelle du Français avec ses créateurs. Cette relation persiste bien au-delà des faits. Monsieur Dior et Coco Chanel sont morts depuis longtemps et ces « maison » ne se distinguent plus depuis longtemps des entreprises transalpines chez qui elles vont, à l’occasion, chercher leurs créateurs.

Il en va de même en matière de cuisine. La France n’exporte pas seulement des recettes ou même des restaurants : la cuisine française est le fait de ses chefs. Le récent épisode de Ducasse à new York est révélateur. Les Américains importent les produits pour ce qu’ils sont. Ducasse ouvre un restaurant à New York et y propose sa cuisine. C’est un four, un désastre. La cuisine n’est pas en question, mais l’absence du chef aux fourneaux et en salle est insupportable. Ce n’est pas la cuisine qu’on achète, mais le charisme du chef. En son absence, la cuisine devient banale, l’accueil inacceptable, les prix démesurés.

Si nous en revenons à ce qui fait l’esthétique française, ce serait être très présomptueux de penser qu’elle soit supérieure à celle des autres pays (les Français adorent le croire), c’est qu’elle est indissociablement liée à son auteur. 

La France possède un musée de la contrefaçon, méprise les remakes, exècre que l’on retouche l’original, que l’on altère ou rénove une œuvre. Peu de pays partagent cet intégrisme tatillon. Cela peut se traduire de manière surprenant au niveau de l’automobile : alors que Volkswagen n’a jamais hésité à refondre l’esthétique et la technique de sa Golf au cours des ans, Renault a dû affronter un véritable conflit cornélien pour faire évoluer la Renault 5, aboutissant à la dénomination de Super Cinq.

La passion de l’auteur, cette révérence pour l’initiateur, le créateur d’une œuvre (souvent bien au delà de l’œuvre elle-même) est un trait de l’esprit français que l’on peut retrouver à travers les époques, exportée dans toute l’Europe. La passion de Frédéric II pour Voltaire était autant pour le personnage que pour ses écrits (forts chiches à cette période) ; Pétersbourg s’enticha de Mlle George qui bramait des tragédies en Français devant la cour de Russie. Non pas que les tragédies fussent passionnantes, mais parce qu’elle les déclamait à sa façon. 

Le homard à la vanille de Senderens n’est bon que « par » Senderens. Même si le plat (aujourd’hui breveté), n’est rien d’autre qu’une variation de cuisine asiatique.

Et puis la France est gaulliste.  De Gaulle, c’est comme le Coran, en cherchant bien on lui attribuera le secret des pyramides et tout l’avenir de l’humanité. 

Ce qui est frappant, c’est que cette façon de penser s’exporte aussi bien que les produits de cette pensée, voire mieux.

TRADITION ET TECHNOLOGIE

Les Français sont particulièrement fiers des prodiges de la technologie nationale. Le TGV est un emblème, on a tôt fait de s’approprier l’Airbus et Ariane (projets européens) et notre industrie pharmaceutique est un sujet de fierté jalouse (rappelons nous le débat sur le dépistage du virus HIV).

Il ne fait aucun doute que la technologie française est tout à fait compétitive et que les ingénieurs nationaux sont des références aux yeux des étrangers. 

Mais à l’opposé, la France est profondément ancrée dans ses traditions, rétive au progrès, hostile au partage. 

Les anglo-saxons ont une vision pittoresque de la France : c’est un pays qui commence à calais et se termine à Naples, ou à Benidorm ; un pays de douceur de vivre pollué par notre mauvais caractère et une nourriture odorante. Les anglo-saxons ont toutes les difficultés du monde à identifier la France comme un sanctuaire de technologie. Il se trouve en effet que leurs véritables références se trouvent au Japon et aux États Unis. Notre chauvinisme technologique les étonne, les irrite dans son état d’esprit et surtout leur semble profondément inaccessible pour autant qu’il s’ingénie à penser en Français. 

On retrouve sans peine dans la pensée française les traces de l’histoire, la technologie française s’ancre dans une vision insulaire et absolutiste quand l’idée même du progrès se fonde sur les échanges et le métissage des savoirs.

Les Français produisent des voitures françaises, c’est à dire des véhicules dans lesquels l’idée de la France doit transparaître. On ne peut nier que les Allemands, les Italiens et les Anglais font de même. Mais la différence essentielle est que cet esprit français est fait de paradoxes quand celui des autres traduit avant tout les clichés attendus, devient un élément de séduction ou de conviction.

Ecartelée entre sa tradition hésitant entre l’élégance et la ruralité et une technologie propriétaire, donc différente et « incompatible » la science et l’industrie françaises étonne plus qu’elle ne convainc, s’agrippe à quelques gloires pour avaliser sa singularité.  Acheter une Mercedes ne dénote pas un amour de l’Allemagne exacerbé, acheter une Citroën pose le conducteur étranger comme « France freak ».

L’internationalisation des entreprises contribue largement à atténuer cette singularité de notre pays. Si Rhône Poulenc était une entreprise française, Aventis est une société dont personne ne peut décider d’où elle vient.  Et pourtant, les employés d’Aventis sont largement persuadés qu’ils appartiennent à une compagnie d’essence Française marquée par l’héritage de Roussel et Rhône Poulenc.  Il en résulte des débats incessants entre notre spécificité et la pensée globale des entreprises.

Unilever, entreprise anglo-hollandaise, détient des marques comme Boursin. Boursin est résolument une marque française, rien ne peut amener un Français à imaginer que cette marque devienne internationale. De l’apprendre, de découvrir cet abâtardissement, le Français remettrait en question son adhésion à un emblème de notre tradition fromagère. 

La tradition se cultive contre le progrès, ce n’est qu’au prix de simulacres hasardeux que le Français accepte dans son giron la production des industries modernes. De cet écartèlement naît la complexité de notre intégration au monde extérieur.

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PIZZA ET CULTURE

La pizza est sans aucun doute un des plats les plus consommés sur terre. Si elle est fortement reliée à l’Italie, elle s’intègre sans peine à la plupart des cultures alimentaires sur toute la planète.

Partant, elle est l’objet de toutes sortes de mythes et de représentations qui varient au fil des traditions culinaires et des époques.

Partons à la découverte de la pizza et tirons-en quelques conclusions sur le fonctionnement de l’interculture.

LE PAIN ET L’ASSIETTE

La pizza qui sert de référent à notre imaginaire, c’est la fameuse Margarita, réalisée en 1889 dans des intentions patriotiques avec les trois couleurs du nouveau drapeau italien. C’est donc un mythe récent, pas du tout une tradition millénaire comme bien des plats des cultures mondiales.

La pizza, c’est de la nourriture posée sur du pain. Considérée ainsi, elle s’inscrit naturellement dans toutes les traditions culinaires. En effet, avant le XVIème siècle, l’assiette n’existait pas et il était d’usage, en Europe de verser la soupe et le ragout sur une épaisse tranche de pain rassis (le tranchoir). L’écuelle, c’était quand on n’avait pas de pain.

On mangeait avec ses doigts (la fourchette servait à piquer le morceau dans le plat) et le pain aidait à porter l’aliment à sa bouche. C’est ainsi que mangeait Louis XIV, bien moins raffiné à table qu’on l’eût pensé.

La diffusion de l’assiette et des couverts conduira, peu à peu, à l’abandon de la tranche de pain au profit du pain que l’on trempe dans la sauce (c’est mal élevé, mais c’est bon). Le sandwich est également une réutilisation du pain comme véhicule des aliments. Le hot dog, le hamburger itou.

L’ITALIE ET L’ORIENT

L’Italie est une arête qui traverse la Méditerranée en reliant l’Europe à l’Afrique (on sent Carthage depuis Marsala). A l’ouest c’est l’Occident sujet à tous les bouleversements jusqu’au XVème siècle. A l’est, c’est l’Orient triomphant jusqu’au XVème siècle.

L’Italie n’existe pas. C’est une entité géographique, mais plus une nation depuis l’effondrement de Rome. Au Nord, l’Italie est l’objet de convoitise de l’Europe. Venise est tout sauf italienne. Rome, c’est l’Église avec un grand E. Le sud, c’est le point de passage de toutes les influences. Dans le sud, tout se mélange.

Il va sans dire que le pain est vecteur de culture considérable. Dans le sud, comme dans tout le pourtour méditerranéen, le pain, c’est une galette plate cuite dans un four à bois. Une fois cuite et chaude, on la fourre avec des aliments et des condiments.

Les gens de l’est, de la Grèce au Liban, appellent cela PITA. Cela n’a rien à voir avec le gros pain bistre et rassis du reste de l’Europe qui sert d’assiette pour la soupe. La pita est chaude, c’est une nourriture de l’instant.

Elle arrive en Italie, en Sicile et à Naples. Elle devient vite un ingrédient de cette pita plate sur laquelle on pose les aliments au lieu de la fourrer avec. Et comme tout cela se fait dans un monde où l’on écrit peu et baragouine beaucoup de dialectes, cela devient la pizza.

LA PIZZA VOYAGE

La pizza est donc la signature orientale de la cuisine du sud de l’Italie. A Rome, on parle de pizza, mais c’est autre chose, une grande tarte où la garniture l’emporte sur le pain, que l’on fait rectangulaire et que l’on débite en tranches. C’est d’ailleurs cette version romaine baptisée abusivement comme pizza qui se retrouve en France chez les charcutiers dans les années 50.

Ailleurs en Italie, la pizza n’existe pratiquement pas. Tenter de manger une pizza à Venise ou à Florence vous expose à une galette sèche et malgracieuse qu’on vous sert avec réticence.

Mais le sud de l’Italie est pauvre, si pauvre qu’on est prêt à tout pour le quitter. D’abord, on migre vers le Nord, vers Milan où se créent des communautés napolitaines qui apportent avec elles la pizza. Ce qui fait que la Pizza-birra est le repas habituel des jeunes Milanais.

Mais elle voyage bien plus car elle accompagne les Italiens qui émigrent en Amérique à la recherche de la Terre Promise et d’un emploi. New York et Chicago deviennent les nouvelles patries de la pizza. C’est encore la pizza, mais en l’absence des fours traditionnels de la méditerranée, on la fait comme on peut, dans une grande poêle qui va dans un four américain. La pan pizza ou pizza pie est née.

On est en Amérique, donc on voit grand. Le diamètre et l’épaisseur de la garniture augmentent. La pizza se consomme par parts. On est en Amérique et tout est livrable, tout devient fast. Les grandes pizzas qui se découpent avec une roulette devant la télé en regardant un match et en buvant de la bière, le flingue sur le canapé deviennent l’emblème de la civilisation.

Beaucoup d’Américains sont persuadés que la pizza est une invention 10% USA.

GUERRE ET PIZZA

La pizza se répand partout aux États Unis. On la retrouve même dans les iles du Pacifique. L’ancrage italien de la pizza devient flou et on commence à mettre n’importe quoi sur les pizzas. A commencer par des ananas. Au fond le concept est simple : une couche de pâte sur laquelle on met n’importe quoi.

Les GI américains vont se déployer dans le Pacifique, en Asie, en Europe. Ils apportent des barres chocolatées, des Lucky Strike et des pizzas. Non, ce n’est pas le hamburger qui a voyagé, c’est la pizza.

Chaque pays recycle le concept et l’adapte à sa culture. Mais la pizza est partout. Elle arrive donc en Europe, et en Italie !

En Europe, l’invasion se fait de diverses manières. En France, la référence italienne prédomine. En Allemagne, c’est plutôt une pizza américanisée, épaisse et fortement colorée. Même en Italie elle évolue.

D’un plat régional, elle est devenue l’esperanto culinaire. Tout le monde se sent en sécurité à manger une pizza choisie dans les 72 variétés proposées par les restaurants à des prix toujours modiques.

C’est ainsi qu’au final, on trouve des pizzerias à Venise, des pizzas qui ont dû faire le tour du monde avant d’arriver là. En voyageant, elles se sont diversifiées : allez donc parler de pizza au saumon à un napolitain ! Elles se sont standardisées en empruntant à divers pays des habitudes nouvelles. L’huile piquante appréciée de Français a fini par débarquer en Italie. Elles se sont métissées : à Hanoï, une pizzeria chic sert des pizzas aux sashimis …

CULTURE ET CHAOS

L’exemple de la pizza est très significatif du processus que suivent les cultures pour se développer, se métisser et se réunifier.

Au départ, dans son expression initiale, une culture est le fruit du hasard et de la nécessité. On fait avec ce qu’on a et certains traits se déterminent plutôt que d’autres. Cette culture finit par devenir fortement distinctive et revendiquée.

Puis la culture voyage, c’est le bagage le plus léger et le plus indispensable que le migrant emporte avec lui.

Au contact des autres, une culture peut s’opposer et l’on obtient le racisme, le sectarisme, le communautarisme qui sont tous voués à se ratatiner. A l’opposé, les cultures s’interpénètrent et s’enrichissent mutuellement. Le puriste criera au scandale, mais le mouvement est universel et irréversible. Ce qui était distinctif se fond, se transforme, évolue, s’adapte.

A la fin c’est une identité nouvelle qui prend forme. Cette identité nouvelle est à nouveau parfaitement distinctive et revendicable. On y trouve les traces des sources initiales comme on peut encore lire la pita antique dans la Margarita, on peut aussi lire la Margarita dans les pizzas grillées de Dalat avec de la Vache qui Rit comme fromage et une crêpe de riz comme pâte.

Toutes les cultures sont vouées à alterner des phases de singularité et d’entropie. La singularité, c’est le design, l’entropie c’est l’intégration.

On pourrait espérer que l’Europe soit une pizza, mais ce n’est pas le cas.

EXOTISME ET FILIATION

Un des travers courants dans l’exploration des cultures étrangères est de mettre l’accent sur ce qui est visiblement différent de ce que l’on connaît, de ce que l’on pense être. Nul n’est intéressant s’il n’est pas cannibale !

Cette vision des autres cultures vise à créer un sentiment d’inconfort face à l’étrangeté de l’autre. Cela consiste aussi à attribuer à l’ensemble d’un peuple, d’une culture, d’un groupe, des traits globaux et très réducteurs.

Les Noirs ont le sens du rythme, les Juifs n’aiment que l’argent, les Allemands adorent marcher au pas, etc. Le jeu de la stigmatisation (positive, mais surtout négative) consiste à relever un trait qui peut être vrai en partie, pour en faire une définition en forme de jugement. Des Juifs qui aiment l’argent, oui, on en connaît forcément qui ont fondé de grandes banques, mais il en est aussi beaucoup qui se fichent complètement de l’argent, et il existe plein de communautés qui sont tout autant liées à l’argent (Protestants, Suisses, Chinois, Auvergnats …). Et si certains Allemands aiment marcher au pas, il en est beaucoup qui détestent cela, tout autant que d’autres peuples qui adorent le pas cadencé.

Ces attributs réducteurs conduisent immanquablement au racisme et à la haine. Je déteste ce qui n’est pas comme moi, mais tout aussi bien, ce qui est comme moi m’ennuie profondément.

La réalité est toute autre car elle joue précisément sur cette alternance de spécificité et d’entropie. La spécificité donne le La, l’entropie joue la musique. C’est dans l’intégration et le recyclage des différences que se joue le progrès de l’être humain, le progrès tout court.

Il n’est que de voir comment on se fond dans une nouvelle culture quand on est amené à la côtoyer en profondeur. Il n’y a pas que le métissage des races, il y a aussi celui de la pensée qui se fait par l’observation et la compréhension des causes, des choix et des effets de ce qui constitue les idées, les coutumes et les croyances d’un peuple, d’un groupe social. Il arrive ainsi facilement qu’on découvre des solutions à nos propres questionnements.

La dimension entropique des cultures, sans cesse destinées à se métisser, nous avait conduit, mon ami Udo Reuter et moi à travailler sur la notion de commonground, c’est à dire ce qui fait que, malgré les différences culturelles, la disparité des usages et des décodages, un concept, une marque, un produit trouvent leur place cohérente auprès de publics divers. C’était un peu l’inverse du marketing global actuel qui nivelle les cultures sous des modèles imposés et décontextualisés.

La pizza qui était la bannière de l’identité napolitaine, par son intégration et son métissage, est devenu le trait commun des cultures alimentaires à travers le monde, jusqu’en Italie elle-même.

LE SUICIDE SYNDICAL

La France est profondément marquée par ses syndicats. Contrairement aux syndicats d’autres pays qui font le lien entre l’économie et la société, les syndicats français sont corporatistes, politiques et opposent des communautés, professionnelles ou non, à l’action politique et économique présumée nuisible par principe.

On me dira que les syndcats patronaux ne sont pas de cette eau, mais je répondrai que les syndicats patronaux n’ont de syndical que le nom, en tous cas en France.

Les syndicats protègent les travailleurs, c’est bien ! Le patronat, sans les syndicats, n’aurait aucun frein pour les exploiter. On a connu cela au XIXème siècle.

Mais les syndicats souffrent d’un mal qui n’est pas seulement français : ils s’opposent par principe à toute évolution, à tout écart de règles établies et qu’ils se refusent obstinément à voir évoluer. Qui a travaillé aux États Unis sait que les syndicats du monde capitaliste sont tout aussi nuisibles à l’évolution, voire au progrès, que les syndicats marxisants d’Europe.

Tout repose sur le fait de se cramponner à ces avantages acquis qui sont la manière polie de parler de privilèges. Ces avantages acquis qui avaient un sens au temps de la machine à vapeur, sont totalement injustifiés à l’époque du TGV.

Les syndicats américains font que mener un projet industriel aux USA est une épreuve incommensurable qui fait s’effondrer tout espoir de productivité. Mais en France le phénomène est d’autant plus grave qu’il est sous-tendu par une idéologie fossilisée et un refus obstiné de la réalité.

La France est célèbre pour ses grèves au point qu’elle est la risée du monde. On ne peut pas voyager en France sans s’interroger sur quelles grèves seront en cours pendant notre séjour. Les industriels étrangers qui veulent s’installer en France y regardent à deux fois et commencent à vraiment préférer des pays plus avenants.

Les grèves pour être mieux payé, travailler moins, partir plus tôt à la retraite, obtenir plus de vacances, plus d’avantages, de privilèges en relation avec un effort moindre sont des démarches parfaitement suicidaires qui affaaiblissent d’autant plus l’économie que les avantages demandés deviennent impossible à financer.

Le patron de la CGT, prototype du meneur fort en gueule d’un autre âge, fait penser à un modèle qui n’eût pas hésité à lui faire visiter le Kamchatka …

Au nom de principes plus ou moins socialistes ou marxistes, les syndicats se font la voix de la classe ouvrière. Pour avoir visité des pays où l’on chante encore les louanges du communisme, je peux vous assurer que la notion de syndicat fait rire (jaune).

Et pendant que le monde des « travailleurs » baguenaude en braillant et brisant les vitrines, d’autres travaillent. Ce sont souvent des immigrés de toutes origines qui ont compris de longue date que pour s’enrichir il faut quand même se donner un peu de peine.

Et notre pays se suicide lentement dans des querelles incessantes entre des gouvernements hors sol et des syndicats congelés dans leur hargne.

Cela fait le lit des mouvements populistes qui promettent de remattre de l’ordre, des populations exaspérées qui rêvent d’en découdre, et des pays qui savent gérer leurs relations sociales et deviennent des concurrents de plus en plus crédible de notre industrie et de nos services.

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ESPÈCES DE RACES

Depuis longtemps déjà, j’avais envie de m’exprimer sur le sujet le plus controversé de l’histoire. Écrire sur le sujet des races me permet d’ordonner mes idées et de fermer hermétiquement les placards de la bêtise malveillante. On pardonnera mes imprécisions car elles ne bafouent pas la réalité et servent mon propos.

Dire que les races n’existent pas,  c’est renier un concept clé de la biologie au nom de principes moraux certes louables, mais aveuglés par le mauvais usage qui a été fait de la notion de race pendant des siècles. La tendance généralisée à l’euphorisation qui sévit à notre époque m’exaspère car ne pas nommer les choses et les phénomènes conduit à les nier, à se défausser de la réalité crue du monde dans lequel nous vivons. Quand j’entend quelqu’un parler « d’une personne en situation de handicap », j’ai toujours envie de sortir ma moulinette à nalphabètes.

Donc, il convient de mettre les choses au point, d’une manière simple et facile à appréhender par le commun des mortels.

Tout d’abord, il y a l’ESPÈCE. Une espèce est un ensemble d’animaux et de végétaux partageant le même ADN, pouvant se reproduire entre eux et présentant de nombreuses similitudes bio et morphologiques. C’est simple et clair. Il existe l’espèce des chiens, des crabes, des carottes et des bonobos (très doués pour la reproduction).

Pour sa part, l’espèce humaine s’est constituée il y a sept millions d’années environ  et s’est tout de suite montrée très apte à s’exterminer.

Au sein des espèces se sont développées des RACES. Cela peut prendre de nombreuses années, mais on s’est aussi rendu compte que des races de lézards pouvaient se développer en quelques années.

Une race, c’est le fruit de l’évolution d’une espèce dans un espace délimité, en fonction de deux facteurs bien connus depuis que Jacques Monod les a décrits : le hasard et la nécessité.

Le hasard, ce sont les infimes variations qui affectent le génome et qui font se modifier très légèrement une espèce, variations qui finissent par se généraliser quand le milieu le permet et qu’elles sont compatibles avec la viabilité de l’espèce. 

La nécessité, ce sont des variations qui sont dues à la meilleure adaptation et donc survie de certains traits morphologiques en fonction du milieu. Les hommes n’ont pas acquis une peau plus ou moins foncée pour s’adapter à la quantité de soleil de leur environnement, ce sont ceux qui avaient la peau la plus foncée qui survivaient mieux sous les soleils tropicaux.

Donc, en suivant ces deux facteurs, des races se sont développées dans toutes les espèces animales ou végétales, constituant des races qui peuvent sembler très différentes les unes des autres. Un pinscher et un leonberg semblent ne pas être de la même race … Et pourtant, en principe, ils peuvent se reproduire entre eux. Car la race n’abolit pas les principes de l’espèce. L’homme partage 99% de ses gènes avec le chimpanzé, mais ce ne sont pas la même espèce et on ne peut pas les faire se reproduire entre eux.

Si l’on considère l’espèce humaine, on constate que cette dernière s’est très rapidement placée au sommet de la chaîne alimentaire et au sommet de l’évolution par le développement d’attributs fondamentaux :

  • la station debout avec le redressement de la colonne vertébrale
  • les mains préhensiles permettant l’usage d’outils
  • la vision binoculaire permettant d’appréhender l’espace
  • une dentition adaptée à une alimentation omnivore
  • Une boite crânienne développée, extensible, permettant le développement du cerveau. 

Ces avantages sont communs à tous les humains et cela depuis que l’espèce humaine existe et qu’elle fut représentée par un petit australopithèque d’à peine un mètre de haut.

Cet ensemble de caractères bio-morphologiques  s’est progressivement affirmé au fil des millions d’années pour aboutir à l’homo sapiens sapiens que nous sommes.

Cependant, au sein de l’espèce humaine se sont développées des races liées aux effets du hasard et de la nécessité. Parmi les différences les plus marquantes, on comptera bien sûr la couleur de la peau, mais aussi la stature qui font se différencier un Massai d’un Bushman. 

Beaucoup d’autres variations existent et prouvent que l’évolution a permis aux hommes de trouver leur équilibre en face du milieu dans lequel ils se trouvaient. Et si l’homme n’avait pas une propension considérable à voyager, ces différences seraient encore plus visibles. Oui, mais l’homme voyage, il a toujours voyagé. Et quand il ne lui prend pas l’idée d’exterminer son prochain parce qu’il ne lui ressemble pas (sport éminemment humain), il a une forte tendance à se marier avec lui. 

Si bien qu’un des traits caractéristiques du développement de l’espèce humaine est son caractère chaotique (théorie du chaos s’entend) :

  • D’un côté, en se trouvant isolé dans un environnement donné, l’humain se développe en application des lois du hasard et de la nécessité, ce qui le fait lentement diverger du modèle original. C’est le principe du feed back positif, du toujours plus de la même chose qui accentue les phénomènes.
  • De l’autre, en se trouvant presque toujours en présence d’autres humains venus d’ailleurs ou découverts au hasard des voyages, l’humain s’hybride, je veux dire se métisse et les traits de l’évolution se mélangent pour le plus grand profit de l’espèce en neutralisant les différences au nom de l’entropie.

Nous avons tous quelque chose de Neandertal ! La race des seigneurs est, par définition une fin de race car les races qui s’isolent en autarcie courent le risque d’un appauvrissement génétique inéluctable. 

L’espèce humaine, en s’étant placé d’emblée au sommet de la chaîne de l’évolution et par le jeu des métissages enrichissant l’espèce tout en l’unifiant, ne présente pas les disparités considérables d’autres espèce comme les papillons ou les chiens. La nécessité de différenciation ne s’est pas autant faite sentir et relève souvent de spécificités liées au hasard. Cela aboutit à un principe simple et clair : aucune race ne saurait dominer et les rencontres entre les races ne sauraient qu’enrichir l’espèce humaine.

Tout ceci nous amène à une question cruciale : la race liée à une religion ou à une appartenance idéologique ou sociale. Pourrait-on imaginer d’envisager de parler d’une race juive, tzigane, d’un homo sovieticus, d’un aryen.

Bah non !

Il existe plus de différences entre un Séfarade et un Ashkénaze qu’entre un Séfarade et un Palestinien musulman, ou un Ashkénaze et un Polonais ou un Allemand chrétiens. Mais la force des croyances, l’antagonisme des singularités culturelles favorisent l’éclosion d’une idée de race fondée sur les seules méfiance et hostilité. Chacun a vécu une ou plusieurs expériences avec des gens qui se sont montrées pour le moins inélégantes, voir peu honnêtes dans leurs affaires. D’apprendre que ces gens sont Juifs conduit à conclure que les Juifs sont âpres au gain. Pas plus, en fait, qu’un Suisse ou un Hollandais pratiquant les même genre d’affaires et sans compter que la grande majorité des Juifs, des Suisses et des Hollandais sont des gens comme tout un chacun, ni meilleurs ni pires. Ces généralisations abusives sont faciles à faire, contagieuses et profondément nuisibles. Elles sont le fondement des réputations et des pires clichés xénophobes parce qu’ils sont relayés par des autorités, des intellectuels et même nos propres voisins.

Même si la morphologie d’une congolaise est plutôt éloignée de celle d’une vietnamienne, que celle d’un bucheron canadien a peu à voir avec celle d’un Papou, la proximité entre ces personnes est biologiquement quasi absolue. Le sens commun a tendance à inférer des caractères intellectuels, moraux et sexuels à l’aspect extérieur des gens parce que le cerveau humain est friand d’analogies. Il est difficile de concevoir que ce qui ne se ressemble pas s’assemble tout aussi bien. Les gènes idéologiques ou religieux sont encore plus difficiles à différencier puis qu’ils n’existent pas.

Cependant, il faut bien admettre que l’homme n’essaie pas de transformer ses idées en biologie. Les religions sont particulièrement fertiles en interdits poussant à l’endogamie et il ne suffit pas de pointer le doigt vers les Juifs très doués en endogamie. Toutes les religions privilégient cette pratique, y compris le communisme qui a substitué au paradis les lendemains qui chantent. Il est en général mal vu qu’on épouse une personne d’une autre religion que soi, même quand on n’est pas croyant.

Il ne fait aucun doute qu’une des caractéristiques de l’homo sapiens est d’avoir voulu transformer des idées en privilèges biologiques pour parvenir aux pires abominations au compte desquelles la colonisation et les génocides.

J’ai parfaitement le droit de préférer les blondes, de ne pas croire en dieu, de ne pas aimer telle ou telle religion, de combattre une idéologie qui me semble contraire à la raison. Ce sont des affaires d’appréciation personnelle, culturelle. Je n’ai aucun droit de me placer comme supérieur à une ethnie au nom de généralisations (les Anglais sont fous … Les Musulmans sont fanatiques …). Je n’ai pas le droit de haïr un peuple pour le fait que ceux qui le gouvernent le font contre mes valeurs. Et de toutes les manières, les idées n’ont rien à voir avec les races.

Pour conclure, il existe bien des races dans l’espèce humaine, mais elles sont extrêmement peu différenciées du fait des avantages évolutifs de l’espèce et de l’enrichissement de cette dernière par les métissages au cours des millénaires. On ne trouvera guère d’humains avec des ailes (sauf les anges), avec de grandes canines (sauf en Valachie), ou avec des nageoires (sur dans les contes de fées).

Les effets de la théorie du chaos se sont de tous temps appliquées à l’espèce humaine : différenciation progressive liée à la confrontation et l’isolement dans des milieux spécifiques alternant par des métissages enrichissants liés aux voyages et migrations. Et pour ceux qui pensent encore que les grands blonds aux yeux bleus sont les seigneurs de ce monde, les phares de l’intelligence et des modèles pour l’humanité, il n’est que de penser à quelques hommes célèbres qui démentent cruellement cette croyance.

Si certaines cultures, religions ou idéologies se préservent de la tendance aux métissages par la proclamation d’une prétendue supériorité, pureté, antériorité, elles ne peuvent que cultiver l’idée pénible de fin de race.

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PREMIERS DE LA CLASSE

Rappelez-vous votre enfance, quand vous alliez à l’école. Il y avait toujours dans la classe un ou deux enfants qui récoltaient invariablement les meilleures notes, qui répondaient juste à tous les coups, qui savaient par coeur toutes les leçons et qui obtenaient sans faillir le prix d’excellence chaque année. De mon temps, vous vous les coltiniez depuis le cours préparatoire jusqu’au passage en sixième, parce que les classes demeuraient à travers les ans.

Pour ma part, il s’appelait M…., il était russe, il était blond, le visage lisse et impeccablement habillé. À six ans avait l’air d’un adulte, et à dix ans, il n’avait pas changé. Il faut dire qu’on le voyait surtout de dos car il était toujours assis au premier rang.

Sûr de sa supériorité, il n’entretenait que très peu de relations avec ses camarades de classe, se méfient avant tout de ceux qui pourraient, par accident, lui ravir sa première place.

Aujourd’hui, dans mon souvenir, il ressemble à une plante hydroponique, poussant hors sol et se développant dans une perfection aseptique.

Derrière lui prospérait une bande de gosses beaucoup moins parfaits. Des qui ne se souvenaient pas forcément de tous les vers de la récitation, des qui rataient la multiplication pourtant facile, des qui faisaient une ou deux fautes à la dictée, des qui chahutaient et se bagarraient dans la cour de récré.

M…. ne partageait aucune de ces faiblesses coupables. Les autres le courtisaient, les bagarreurs, curieusement, l’épargnaient. Il était abstrait.

J’en ai rencontré d’autres au fil de mes études. Efficace, instruits, suffisants et parfaitement adaptés au programme, ils deviennent plus sociables, mais ne fréquentent que de loin, de manière utile sans empathie. Ils sont calibrés pour de grandes écoles, puis de grandes fonctions qu’ils rempliront appliquant scrupuleusement les règles et les méthodes qu’ils ont apprises par coeur, en résolvant chaque problème selon la procédure sans jamais s’en écarter. Ils pensent comme des wagons. Leur capacité à être premiers de la classe les prédestine à se retrouver premiers de cordée.

Pour ma part et à l’instar d’un certain nombre de garnements, Nous n’accédions aux meilleures classes qu’occasionnellement. Nous séchions devant les problèmes et oubliions souvent un vers dans les poèmes d’Albert Samain. Nous avions nos bandes dans la cour de récré, promptes à quelques bagarres. Loin d’être des cancres, pas même membres du troupeau de ceux qui ramaient désespérément pour passer les classes, nous étions les champions du Assez Bien. Nous aimions aussi nous écarter des chemins tracés, poser les questions gênantes, nous ennuyer à apprendre par coeur mille trucs ennuyeux. Pour nous, l’avenir n’était pas tracé, l’idée d’une grande école et d’une haute fonction n’était pas notre azimut. 

Parvenus dans les études, nous naviguions à vue, changeant souvent de cap. N’aimant pas penser comme tout le monde, nous nous enflammons pour les idées dissidentes. Notre soupe intellectuelle contenait beaucoup de grumeaux et de saveurs inattendues.  

Réussir, pour nous, n’était qu’un espoir incertain et difficile à définir. Parfois, pour des raisons difficiles à cerner, le succès nous tombait dessus par surprise. Et comme nous musardions dans toutes les directions, nous avions bien des chances de le rencontrer et, si nous avions la clairvoyance de le voir arriver, de réussir aussi bien que les premiers de la classe.

Bien entendu, les premiers de la classe et les gens comme nous (je ne sais pas comment nous qualifier), nous rencontrions.

La confrontation n’était pas toujours fructueuse. Dans bien des cas, les premiers de la classe méprisaient ces gens à la pensée désordonnée, ignorants des détails et des règles subtiles du monde. Mais il arrivait aussi souvent que les premiers de la classe fussent fascinés par ces gens qui pensaient en dehors des règles établies. Notre exotisme intellectuel leur ouvrait des horizons insoupçonnés. Ils nous traitaient comme le roi son fou, très intéressant, mais pas très sérieux. Bon nombre, aussi, recyclaient nos talents pour se les approprier car, dans leur grande supériorité, l’honnêteté n’est pas forcément dans l’horizon.

Les premiers de la classe sont des gens qui, par leur conformisme, leur capacité d’engranger des masses de connaissance sans jamais avoir eu le besoin de créer, d’imaginer, d’improviser, finissent par se retrouver aux plus hautes fonctions. Ils y remplacent des gens qui, en d’autres temps, étaient parvenus à ces fonctions de par leurs actes, leur audace, l’originalité de leur pensée, leur courage, et aussi leur perversité. Les premiers de la classe sont au sommet pour n’avoir jamais dérogé, les autres y sont pour exactement l’inverse.

L’exercice des plus hautes fonctions par l’un ou l’autre de ces deux types de personne est radicalement différent. Dire que l’un est meilleur que l’autre est peu pertinent. 

Un premier de la classe (parfaitement assumé) comme Macron est incapable de gérer une crise sans nous abreuver de mensonges tellement grossiers qu’on s’interroge sur sa compétence. Il est amené à mentir car il ne sait pas anticiper, improviser, diverger. Mais De Gaulle, comme Mitterrand, nous ont gratifiés d’énorme bobards et, par leur pensée divergente, n’ont pas été loin de ruiner le pays. Mais ces deux-là sont entrés dans la mythologie de la démocratie. Macron, comme ses deux prédécesseurs, aussi ternes et sans vision, seront simplement archivés. 

Quand Mitterrand ou Chirac mentaient, c’était avec une sorte de génie de l’illusion, un cynisme qui n’avait rien à faire de la réalité. Le mensonge était une part de la rhétorique politique. Lorsque Macron ment, c’est pour se prémunir de son impéritie. La réalité ne tarde jamais à le rattraper. Le premier de la classe n’est pas équipé pour le macchiavélisme.

Dans un temps de crise, la grande faiblesse du premier de la classe devient criante. D’autant plus qu’il s’entoure par nécessité de gens comme lui, mais en moins bien, car le premier de la classe ne supporte pas qu’on puisse lui faire de l’ombre. Par manque d’imagination, s’il lui vient à l’idée de s’entourer de gens de l’autre catégorie, il n’a que peu de moyens réels pour départager les génies des charlatans. 

Le pays est, hélas, condamné à confier sa destinée à des premiers de la classe qui gouvernent comme des comptables. Les leaders alternatifs n’ont plus aucune chance de prendre pied dans un monde qui s’est enfoncé dans le nivelage des médias, de la bien-pensance, de la conformité, d’un langage euphémisé et analphabète, d’un sécuritarisme effréné et phobique. Et cette pensée finit par montrer ses limites, son ennui, son impuissance, ce qui risque bien d’ouvrir la porte à des pensées aussi claironnantes que néfastes, mais qui promettent de nous délivrer de l’ennui. Dans le registre du renversement des polarités, les premiers de la classe risque bien d’ouvrir la route à des cancres.

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